J’avançais dans ce que mon ami appelait une maison. Moi je n’avais pas de superlatif assez fort pour décrire la demeure de ses parents. J’avais déjà vu de belles maisons, de très belles même, de ville comme de campagne. Mais rien ne ressemblait à ça. Entièrement bardées de bois, la taille des pièces était démesurée et donnait le vertige. J’avais l’impression d’être un intrus dans une maison surdimensionnée destinée à des hommes de trois mètres.
Mais malgré leurs surfaces, les pièces étaient surchargées d’objets tout autant inutiles qu’ancrés dans mon imaginaire. Dans le salon, on trouvait aussi bien, une énorme bibliothèque en désordre sur laquelle on avait posé une échelle pour atteindre les ouvrages les plus hauts. Que de vieilles cartes aux bords abimés roulées et empilées dans un panier en osier originellement destiné à porter des buches pour la cheminée. La bougie d’un chandelier consumée depuis longtemps avait coulée sur le bord d’un petit guéridon formant des stalactites de cire imprégnées de poussières. Les tables étaient chargées de bibelots qui n’avaient, comme tout le reste, aucun lien apparent les uns avec les autres. Je déambulais dans ce capharnaüm essayant de m’imprégner de cette culture locale qui ne me semblait rien à voir avec la mienne. Mais à force d’y regarder je finis par comprendre.Tous ces objets avaient une teinte unique, marron, couleur bois foncé. Donnant à cette ambiance mystérieuse une forme d’homogénéité et un je-ne-sais-quoi de chaleureux dont seuls quelques instruments purement fonctionnels dénotaient du reste.
Le salon des parents de Jin me rappelait le grenier de mes grands-parents. Entre ces vieux appareils photos, la mappemonde arborant un magnifique URSS gravé et ces fenêtres hors de portées cette demeure avait tout pour me replonger dans mon enfance.
On est dimanche, mes parents terminent leur déjeuné arrosé dont l’heure du café correspond à celle de mon goûter. Je me revois, gorgé d’une bravoure infantile, prêt à aller explorer en secret les combles interdits de la vieille maison. Je me souviens encore de cet univers fait de vieux cartons, de draps, l’odeur de la poussière volant dans les rayons de soleil filtrés par l’unique lucarne ronde du fronton. Je m’imagine trouver un trésor oublié de tous. Je m’imagine dans la peau de mes héros de papier qu’ils s’appellent Mandrake ou Rahan. Je m’imagine combien être adulte est fascinant.Je tremble pour le plaisir, pour connaitre la vraie limite de mon supposé courage. Si l’accès m’était interdit c’était certainement pour me cacher quelque chose ; je veux savoir quoi. Armé d’une balayette et d’une peluche je soulève un vieux drap. Un bruit, je m’efforce de ne pas crier. Je recule serrant la peluche contre moi comme un talisman protecteur.
Les images traversaient mon esprit aussi clairement que si je les avais eues sous les yeux.Je marquai un temps d’arrêt comme après un effort trop violent. Celui d’une expérience dont on n’a pas l’habitude, le choc d’une première métempsychose, une transmigration des âmes. Je ne venais pas simplement de me souvenir de mon passé mais de le revivre.
Jin me regarda par-dessus son épaule puis me dit :
« Viens, je vais te montrer quelque chose. »
Nous avons emprunté un escalier caché derrière une des doubles portes du salon. Les marches couvertes d’une épaisse moquette aux motifs complexes étaient légèrement trop hautes de quelques centimètres rendant la montée pénible. En haut de l’escalier une nouvelle porte était ouverte, Jin la franchit, j’étais essoufflé. Nous nous sommes retrouvés sous les combles de l’immense toit. Les poutres étaient colossales et s’élevaient, une fois encore, à plusieurs mètres au-dessus de nos têtes. Jin m’a entrainé jusqu’à une verrière de fer forgé, faite de milliers de petits carreaux vitrés donnant sur l’extérieur. Jin saisit la poignée située à hauteur de son regard et ouvrit.
Une terrasse s’étendait devant nous. Enfin, Jin appelait ça une terrasse, car techniquement ce que j’avais sous les yeux se situait bien en extérieur et au dernier étage de la demeure. Mais à mon échelle c’était un jardin. Un très grand jardin verdoyant, luxuriant. A la fois chaotique et terriblement attirant, comme l’était le salon ou le grenier de mon enfance, comme tout ce qui émanait de cette maison hors norme. Jin souriait simplement. Je fis quelques pas, une pluie fine courait entre les rayons du soleil d’automne sans être désagréable. Le jardin était aussi vert que la maison était boisée mais formaient un tout cohérent. Je ne pouvais imaginer qui vivait là. Jin avait dû y passer ses premières années. Ses parents continuaient certainement à y habiter. A seulement quelques encablures de la folie parisienne ce havre de paix résonnait comme la plus chère folie privée que je connaissais. Qui pouvait être assez riche pour faire édifier un tel monument ? C’était tout aussi aberrant qu’inconcevable. Sans que j’eu besoin de le demander Jin me dit :
« A l’origine c’était un héritage, du moins pour le terrain. Pour le reste… » Il laissa sa phrase en suspens, attendant une réaction de ma part. Voyant que je restais muet, il continua :
« Pour le reste, enfin, tu sais ce que c’est… Je vais nous chercher à boire, je reviens. »
Je n’avais aucune idée de quoi il pouvait bien parler mais je n’avais pas l’intention de le pousser sur ce terrain. Je hochais la tête d’un air entendu, me disant qu’il devait certainement me prendre pour plus intelligent que je n’étais. Il paru satisfait et parti.
Seul, je me suis lancé dans l’exploration du jardin. Flânant sans but, je me suis rapidement perdu sous la voute de verdure. J’empruntai alors un pont et passai au-dessus d’un bassin. Des carpes nageaient mollement sous la surface de l’eau, nullement effrayées de ma présence. Comme tout le reste, ce jardin était à la limite du réalisme. Concevable mais improbable. L’architecte à l’origine de cette réalisation devait avoir été recruté dans un asile de fous. Je l’imaginais sur ces planches à dessin traçant l’œuvre de sa vie.
A nouveau je me suis retrouvé noyé dans mes propres souvenirs. Je me souvins de l’image de mon père traçant à la règle ma chambre en perspective. Sous chaque coup de crayon les murs, puis les meubles prennent vie sur sa feuille de papier. En quelques coups de gomme il déplace une penderie avec une facilité déconcertante. Il est professeur d’arts et rien de ce qu’il créé ne m’intéresse d’avantage que ses dessins en perspective.
Lui voit ça comme un échec, celui de ne pas avoir réussi à me transmettre son amour de l’art et de la liberté créative. Mais, comme enfant, je suis du genre psychorigide, passionné par les règles et les codes, le dessin en perspective répond parfaitement à mes attentes. Pour lui qui vénère Basquiat et Warhol, me voir plongé dans ses vieux albums BD des cités obscures le désespère. Mais, estimant qu’il s’agit malgré tout d’une forme créative, bien que de basse engeance, il consent à répondre à chacune de mes demandes de nouveaux dessins.
Dans ma chambre j’ai un classeur dans lequel je range chacun de ses dessins. Je les regarde de temps en temps, généralement quand j’y ajoute une nouvelle illustration de mon père. Il s’inspire souvent des lieux ce que je connais, ma chambre, notre cuisine ou les pièces de la maison de mes grands-parents. Mais parfois il s’amuse à imaginer de nouveaux décors ou donne corps aux descriptions des histoires qu’il me lit pour m’endormir. Je contemple un moment le dessin du terrier de Bilbo le Hobbit. Il a les pieds sur la table de son salon, fume une longue pipe coudée en se balançant sur sa chaise.Chaque page de mon classeur amène son lot d’émerveillements. Même si je les ai déjà regardées mille fois, je découvre toujours de nouveaux détails qui m’avaient échappés la fois précédente.
Ce classeur agit sur moi comme une chronologie inversée. A mesure que je le feuillète je me remémore chacun des moments liés aux illustrations que j’ai sous mes yeux d’enfant. Je tourne les pages et remonte le temps jusqu’à retomber sur le premier croquis. Celui par lequel j’avais débuté ce classeur et ma collection. Je me souviens avoir demandé à mon père de garder son dessin alors qu’il était prêt à le mettre à la poubelle. Il avait d’ailleurs été partiellement froissé mais je le conservais comme un trésor. Comme les autres illustrations de ma collection, c’était une perspective. Elle représentait une étrange maison, bardée de bois. Maison dans laquelle les portes sont trop grandes et les fenêtres trop hautes. Maison immense où j’avais demandé à mon père de transformer sur son dessin la terrasse en un jardin fantastique.

Illustration (en perspective) de François Schuiten pour « Les Cités Obscures », tous droits réservés à ce génie.






