Les yeux d’or

L’archer stoppa son cheval quand il eut sa cible en vue. Il sortit d’un geste ample une longue flèche brune de son carquois qu’il encocha sur son arc. Il ajusta l’empennage sur le dos du fuyard, retint sa respiration le temps d’un battement de cœur et lâcha sa corde.

Courir pour sauver sa vie, courir toujours et encore. Sentir son souffle, son cœur, être simplement vivant et heureux d’avoir déjà atteint l’orée de la forêt. Jubilation extraordinaire que celle de ne pas savoir, courir vide de toute humanité, envolés les désirs inassouvis, les doutes, les quêtes personnelles inachevées, simplement courir sans se soucier de perdre ou de gagner. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il en soit, quoi qu’ils décident je les avais vaincus. Chaque mètre parcouru, chaque foulée était un moment de plus gagné sur la mort.

La flèche fendit l’air, traversa les feuilles et les taillis sans s’arrêter, se faufilant entre les arbres elle plongeait droit vers sa cible. Et dans un claquement sec se ficha dans l’écorce d’un arbre à quelques centimètres au-dessus de l’épaule du fugitif.

Le bruit d’impact sur l’écorce d’un arbre tout proche m’arracha à ma réflexion. J’eus le mouvement réflexe de rentrer la tête dans les épaules comme si cela faisait une différence. Je devais presser le pas, rester concentré sur mon objectif. Chaque pas m’emportait un peu plus profondément dans la forêt, j’avais passé la lisière depuis un moment mais les arbres étaient encore trop clairsemés pour stopper la progression des chevaux lancés à ma poursuite.

L’archer poussa un juron et talonna sèchement son cheval qui, surpris, faillit désarçonner son cavalier mais fini par s’élancer à la poursuite de l’homme. Trois autres cavaliers emboitèrent la chevauchée du Comte de Minsk qui jeta son arc à terre afin de saisir les rennes de son cheval à deux mains.

Au loin le grondement des sabots martelant la terre me rappelait que je n’étais qu’un mort en sursis. D’un bond je franchis un ruisseau puis glissai quelques mètres sur un tapis de feuilles humide avant de recouvrer mon équilibre. Je les savais de plus en plus proche mais n’avais pas dit mon dernier mot. Je m’enfonçais de plus en plus profondément dans la forêt, les chevaux ne pourraient pas suivre bien longtemps.

A mesure de ma course la végétation se fit de plus en plus dense, les feuilles filtraient progressivement la lumière du soleil jusqu’à plonger petit à petit la forêt dans une semi obscurité. Habituellement personne n’osait s’enfoncer si profondément. Les gens craignaient les trolls, les faës et autres créatures des bois. Pour ma part, à ce moment précis, je craignais surtout les flèches dans le dos et continuais de courir sans me retourner.

Ce qui me sembla être des heures s’écoulèrent avant que mon corps ne décide violemment de s’arrêter. Je fus cueilli par l’épuisement, une inconscience bienveillante m’enveloppa de ses bras et je tombai net, la tête dans un buisson entre deux arbres.

Quand la végétation fut trop dense le Comte de Minsk mit pied à terre et dégaina son épée. Les trois soldats qui l’accompagnait imitèrent le noble. Ils cherchèrent une piste, suivirent ce qui leur sembla être le chemin emprunté par leur proie. En fouillant les lieux l’un des soldats trouva, taillé dans un rocher, un antique visage à moitié couvert de lichen représentant l’idole d’un culte perdu. Les yeux du soldat s’écarquillèrent, il recula de quelques pas. Le Comte de Minsk s’approcha et jura à nouveau. Croiser ces idoles était un mauvais présage et même si il n’était pas particulièrement superstitieux le comte préféra battre en retraite que d’affronter la colère d’un dieu, fut-il oublié.

Je me réveillai perclus de froid. Je sentis la terre sur mon visage, le bruit assourdissant de la course avait fait place à un silence glacial. Le comte et ses gardes ne m’avaient pas retrouvé et avaient dû abandonner la chasse. Je me redressais, plongé dans l’obscurité la plus complète, à tâtons j’essayais d’avancer, sans succès. Je posai mon sac au sol et fouillai dedans pour en sortir ma couverture dans laquelle je m’emmitouflai. J’en sortis de quoi faire un feu pour me réchauffer. Je recouvrais peu à peu la vue avec les premières étincelles, quelques brindilles se consumaient rapidement dans la petite flamme vacillante. J’ajoutai au feu des feuilles mortes et des petites branches que je trouvais au sol.

Je grelotais là où, la nuit précédente, je transpirais de plaisir. Je serrai ma couverture autour de moi en repensant aux draps de soie de mon lit perdu. Un misérable petit feu avait fait place à la grande cheminée d’une chambre digne d’un roi et la solitude de mon être avait remplacé la peau douce et chaude de la comtesse. Je sentais encore son contact sous mes doigts, ses cheveux noirs tombants en cascade sur les confortables oreillers de plumes. Son visage souriant, son corps nu serré contre le mien toute la nuit. J’aurai tellement voulu que ce moment dure à jamais. C’était sans compter que la belle fut mariée, liée d’un vœu sacré à un homme à la jalousie exacerbée et revenu au foyer de manière prématurée.

Mais plutôt que de rêver à ce que j’avais eu par le passé j’aurai dû me méfier de mon présent. Une lame vint de mon dos se loger sous ma gorge nue, le contact froid du métal sur ma peau me fit frissonner, me coupant légèrement. Une goutte de sang chaud perla le long de ma gorge. Je retins mon souffle et aperçu le reflet de deux pupilles d’or se tenant face à moi.

L’homme restait dans l’ombre hors de la portée de mon feu mais je savais déjà à qui j’avais affaire. Deux Arserkers me menaçaient. Dans les contes on les surnommait les tueurs aux yeux d’or et n’étaient qu’une légende tout juste bonne à effrayer les enfants turbulents. Malgré la multitude des récits les concernant on s’accordait sur le fait que, si ils avaient un jour existé, ils avaient tous été tués et qu’aucun n’avait échappé à la purge. Je savais maintenant que c’était faux, il en restait au moins deux.

—      Que voulez-vous ? leur demandai-je. Vous êtes envoyé par le comte ?

—      Non, sinon tu serais déjà mort.

—      Ecoutez, je ne suis qu’un simple ménestrel, ma vie ne vous rapporterait rien. J’ai un peu d’argent, prenez-le et laissez-moi poursuivre mon chemin, les suppliai-je.

—      Nous ne sommes pas de sordides bandits. Ton argent ne nous intéresse pas, en revanche nous savons que tu as réussi à t’enfuir du château sans te faire repérer. Et nous serions curieux de connaitre le chemin que tu as emprunté.

—      Si je vous le dis, vous me laisserez partir ?

—      Évidement… me dit l’homme, un sourire dans la voix.

Que vaut une promesse fasse à l’importance que nous accordons à notre propre vie ? Rien. Je leur indiquais donc le passage secret que j’avais suivi et que la Comtesse m’avait fait jurer de ne jamais révéler, pour échapper à son mari. Le couteau quitta ma gorge et les yeux d’or s’évanouir dans l’obscurité. J’entendis à peine le bruit de leurs pas quittant mon campement de fortune pour se lancer en direction de la forteresse que je venais de quitter.

Bien plus tard au cours de mes voyages j’appris que le Comte de Minsk avait perdu la vie en trébuchant du haut d’un rempart de son château. Cela avait eu lieu le lendemain de ma rencontre avec les Arserkers.

Arserker 1024x768 Martyrs Peru fantasyPetit fan-fiction dans l’univers de Martyrs écrit par Oliver Peru et paru aux éditions J’ai Lu. Visuel réalisé par Olivier Peru tous droits réservés.

Je vais crever

Je vais crever. Ouais, je sais déjà ce que vous allez me dire ; on va tous claquer un jour. Sauf que dans mon cas, selon toutes probabilités, je vais y passer avant vous. J’ai embarqué une sorte de passager non désiré. Personne ne sait comment le clandestin s’est immiscé là mais maintenant qu’il s’y trouve impossible de le déloger sans défoncer le bateau. Le médecin qui m’a détecté le truc a pris sa voix la plus grave, il m’a regardé dans les yeux et, avec mon papier d’analyse dans la main, m’a dit que j’allais crever. Enfin, il l’a pas dit comme ça, mais c’était ce que ça voulait dire.

Sur le coup j’ai eu de la peine pour lui, je me suis dis que ça ne devait pas être un métier facile que celui d’annoncer ce genre de nouvelles. Moi je suis le genre de patient facile, j’intériorise. Je suis dévasté mais je donne le change. Dans ma tête c’est Hiroshima après la bombe ; le silence, celui de la mort qui étouffe tout autre bruit. En surface j’arbore un visage neutre de toute expression, je ne suis pas un mec compliqué mais tout le monde doit pas réagir comme moi et j’imagine qu’à chaque fois le docteur doit improviser un nouveau discours.

Le médecin enchaine, il me parle de traitement, d’espoir. Devant mon absence totale de réaction il envoie l’artillerie lourde et me balance tout un tas de statistiques dont je n’ai rien à foutre car je vais bientôt crever. Je l’interroge, comprends vite qu’il ne sait rien. Et personne ne pourra jamais me dire quand mon heure arrivera, une semaine, un mois, un an. Ca va me ronger de l’intérieur, je vais pourrir comme un fruit véreux. J’ai continué à poser des questions comme si je m’intéressais mais sans vraiment écouter les réponses. Il m’explique qu’ils peuvent ralentir le truc mais pas l’arrêter. J’ai dit pas de traitement, il me répond que je vais avoir mal, j’ai dit tant pis. On verra plus tard, la maladie a déjà gagné je ne veux pas gâcher le peu de temps qu’il me reste à me battre pour une chimère. J’ai fait mon chèque de vingt et un euros et je suis sorti du cabinet médical sans me sentir malade pour autant.

Pour fêter ça je suis allé m’acheter un paquet de Dunhill. Dix ans que ça ne m’était pas arrivé, j’ai un peu halluciné sur le prix mais j’ai lâché mon billet, d’ici quelques temps l’argent n’aura plus de valeur. Je suis sorti, j’ai pris une clope. Le clac du briquet qui s’allume, le craquement du tabac sec se consumant résonne à mes oreilles comme les voix de vieux copains de bringues. Je l’ai fumée tranquillement, jusqu’au bout, et puis je rentré chez moi comme si de rien n’était. J’ai serré ma fille dans les bras, embrassé ma femme avec un sourire feint. Je lui ai dit, ça va.

C’était il y a six mois, et depuis j’ai tout gardé. Je ne suis pas retourné voir la moindre blouse blanche. Je vis au jour le jour comme si rien de tout ça n’avait jamais existé. Je reste en roue libre attendant que tout s’arrête. Si j’étais hypocrite je dirais que c’est pour ne pas inquiéter mes proches, mais la vérité est toute autre. Si je leur mens c’est par peur qu’ils m’abandonnent. Egoïstement je n’ai pas envie de les voir partir. Je sais que pour se protéger ma famille, mes proches, ne trouveraient rien de mieux que de m’isoler. Aucun être censé n’a envie de rester avec un condamné à mort, même l’amour à ses limites. Alors je fais semblant, je joue les biens portants.

Mais depuis six mois la machine s’enraye et lâche par petits bouts. J’ai commencé par avoir du mal à respirer, puis ce fut les insomnies. Je ne dors plus que par tranche de vingt, trente minutes tout au plus. Je suis au bord de l’épuisement en permanence et les vertiges m’assaillent comme autant d’attaques quotidiennes. J’ai perdu l’appétit et douze kilos. Pour ne pas qu’on me croit malade j’ai repris le sport que je pratique comme un forcené ajoutant à ma fatigue généralisée. Je leur brode à tous un discours bien formaté sur les vertus d’un régime miracle à base de vie saine.

En coulisse je fume, je bois, je me drogue. Je m’assomme chaque nuit à coup de bouteilles apéro pour espérer prolonger le sommeil. Tout y passe tant que c’est assez fort pour m’anesthésier le cerveau. J’ai aussi rattrapé le temps perdu de mon adolescence trop sérieuse et je me balance tout ce que trouve. Par la bouche, par le nez, dans les veines, tout le laboratoire y passe. Le marché regorge de trouvailles dès qu’on touche à l’autodestruction.

A chaque prise de produits je caresse le secret espoir de claquer d’une bonne vieille overdose de punk. Ma crise cardiaque laisserait derrière elle un beau cadavre, pas encore trop dégueulasse.

J’emmènerai avec moi mon mensonge dans un climax digne des meilleures séries télé. J’imagine mes parents, mes amis découvrant le petit salopard de ces derniers mois. Je les vois presque me maudissant du poing, s’achetant une conscience en s’auto-persuadant qu’ils m’auraient aidé, quand je sais que leur première réaction aurait été de partir en courant. Je me rêve interprétant le meilleur rôle de ma vie où à la fin je suis mort, raide, net et sans bavure.

Je crois que j’aimerai assister à mon enterrement, savoir combien viendraient. Combien verseraient une larme sincère ? Liraient-ils ce texte ? Un autre ; lequel ? Qui se chargerait de la corvée de lecture ? Traineraient-ils ma dépouille sans vie dans une église, un temple ou un crématorium au bord d’un périphérique ? Quel folklore entoure l’enterrement d’un type que tout le monde déteste ? Tant de questions auquel personne n’aura jamais la réponse, surtout pas moi.

Mais mon cœur bat encore et s’accroche à la vie, c’est bien le dernier organe à y croire encore un peu, bien que lui-même donne ses premiers signes de faiblesse. Je ne pensais pas être aussi résistant, moi qui tombe en général au premier coup de vent, je suis encore debout. J’espère juste que ça ne va pas durer trop longtemps je commence à fatiguer.

 6fdfaec9

La slackline

La première fois que Jonathan avait vu une slackline* c’était pendant des vacances. Une bande de jeunes, du village où il passait des vacances en famille, avait oublié de récupérer la leur qui gisait sans vie entre deux troncs. Les adolescents s’amusaient à se faire peur marchant pieds nus entre les deux arbres. Il avait voulu essayé mais sa femme lui avait rappelé qu’ils n’avaient pas le temps et était parti laissant la joie de l’équilibre à d’autres plus aventureux.

Il allait prendre sa revanche mais cette fois il ne rigolait plus. Le Verdon, rivière encaissé entre les gorges escarpées coulait à plusieurs mètres sous la slackline. Le soleil du matin repoussait les derniers reliquats de la nuit passée. Jonathan retira sa veste de costume, ses chaussures vernies, et ses chaussettes noires. Il senti les aspérités de la pierre sous ses pieds. Le vent ne s’était pas encore levé et les roches gardaient la fraîcheur de la nuit passée. Il avança jusqu’à la ligne qui s’étendait sur plusieurs mètres, posa un pied dessus puis ramena sa deuxième jambe. Il ne touchait plus le sol. Il respira doucement cherchant l’équilibre jusque dans la moindre fibre de son corps. Il se stabilisa. Il était seul, face à lui-même, en communion avec les éléments qui l’entouraient et se sentait comme dans un cocon protecteur. Il s’avança, fit passer une jambe devant l’autre, puis une autre. Il enchaîna les pas sur le ruban au-dessus du vide séducteur. Jonathan le narguait regardant en bas l’eau s’écouler plusieurs mètres sous ses pieds nus.

Personne n’était là, personne ne savait. Si il tombait on ne retrouverait peut-être même pas son cadavre avant des semaines. Le soleil continuait son ascension implacable et Jonathan le regardait dans toute sa beauté. Il s’émerveilla de son aplomb, de son charisme, il s’avançait à vitesse lente et régulière au-dessus des à-pics rocheux, tout comme lui.

Jonathan était arrivé à mi-chemin. Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’il tenait en équilibre sur la fine sangle et la vraie difficulté allait réellement commencer. L’effort qu’il avait déployé jusqu’à maintenant devait rester constant.

Il essaya de détourner sa propre attention en repensant à la journée d’hier, là où tout avait basculé. Il était en voiture en banlieue de Paris et rentrait chez lui après une journée de travail comme une autre. Une journée comme celle de la veille et sûrement comme celle du lendemain. Une journée de routine comme on en connaît tous. Sauf que cette fois, sans savoir pourquoi, il s’arrêta sur le parking du Décathlon devant lequel il passait tous les jours. Il entra dans le magasin et vit la slackline mise en avant sur un présentoir intelligemment marketée pour faire croire à n’importe quel béotien du sport à quel point l’activité était à la portée de tous.

Tout lui était alors apparu clairement. Il avait rapidement mis de côté toutes notions de raison et s’était laissé guider par sa seule envie. Il avait interpellé un jeune vendeur lui demandant la meilleure manière d’accrocher sa corde. Le jeune homme s’y connaissait et Jonathan en avait profité pour l’interroger longuement jusqu’à ce que toutes ses questions trouvent une réponse. Il finit par acheter le kit complet, qu’il rangea dans le coffre de sa voiture avant de partir en direction du sud de la France. Son téléphone avait sonné quelques temps plus tard, sa femme devait s’inquiéter. Il avait simplement éteint l’appareil. Pour une fois il faisait quelque chose pour lui, sans avoir de comptes à rendre. Il avait roulé toute la nuit, s’arrêtant uniquement pour prendre un peu d’essence et acheter un sandwich avec quelques gâteaux. Ce ne fut qu’une fois dans le Var, au pied des roches qu’il avait tenté de prendre du repos. Mais peine perdue, il était trop énervé à l’idée de se lancer dans l’inconnue et avait finalement passé le reste de la nuit à chercher le meilleur “spot” pour tendre sa slackline. La chance lui avait alors sourie. Il trouva le coin parfait après une petite heure de marche en arpentant les chemins à la seule lumière de la lune. Il avait solidement accroché sa ligne à un arbre, lancé l’autre extrémité lesté par une pierre de l’autre côté du ravin puis avait repris sa voiture pour se rendre sur l’autre rive. Une fois la slackline tendue, il avait attendu le levé du jour qui ne tarda pas.

Il fut rappelé à la réalité par la tension dans son corps. L’effort devenait souffrance et la concentration indispensable à son objectif. Il n’était jamais monté sur une slackline avant ce jour et devait tout apprendre au péril de sa propre existence. Ses muscles avaient perdu leur souplesse initiale et commençaient à trembler entraînant une instabilité de la slackline. La ligne gîtait dangereusement de gauche à droite obligeant Jonathan à s’arrêter pour retrouver son équilibre. Ses mollets lui faisaient mal et cédaient petit à petit sous son poids. La slackline continuait son balancement et le mouvement s’amplifiait. Malgré un ultime effort la bande de tissu versa et Jonathan tomba. Un instant il fut comme  immobilisé, stoppé entre ciel et terre. Chacun de ses muscles se relâcha enfin, il était libre et aucune contrainte ne portait plus sur lui. Chacune des difficultés de sa vie lui parurent soudain futiles et sans importance. Il allait mourir et être délivré de son existence monotone. La slackline venait de rendre son jugement et Jonathan tombait.

Mais son corps, dicté par l’instinct de survie avait décidé que ça ne pouvait finir ainsi. Avec un mouvement souple de chat il exécuta une vrille en l’air et sa main accrocha mécaniquement la slackline. Il fut violemment secoué mais sa main resta ferme. Il était dorénavant pendu à une main au-dessus du vide. Les battements de son coeur étaient souples et réguliers, il n’avait pas eu peur. Il s’accrocha de son autre main, ramena ses jambes autour de la slackline et utilisa ses dernières forces pour terminer sa traversée ainsi pendu.

Jonathan était toujours en vie. Il était passé de l’autre côté, c’était le triomphe de son existence, le premier et le seul. Il avait repris sa vie en main et en avait brisé la trajectoire rectiligne. Il avait fait ce qu’il devait parce qu’il le pouvait. Sa vie était dorénavant constituée de choix et il découvrait que pour chaque décision raisonnable il en existait d’autres peut-être jugées moins conventionnelles mais qu’il pouvait suivre. Les amis, la famille, les proches, les lois et autres conventions sociales n’étaient là que pour le pousser dans certains de ses choix qu’il prenait comme des ordres. Le brave petit soldat était mort. C’était fini, il serait maintenant l’unique maître de son existence et plus personne ne devrait lui imposer ses choix.

Il fouilla dans la poche de son pantalon et en sorti un petit gâteau qu’il avait gardé de la veille. Il défit l’emballage et morda dedans essayant de ne pas penser à ce qui l’attendait. Il ne servait plus à rien d’anticiper, les conséquences étaient aussi imprévisibles que multiples. Il se laisserait désormais porter et ne lutterai que pour conserver son indépendance. Tout le reste n’était qu’illusion, un énorme mensonge bien orchestré pour nous garder dans le rang.

6241673128_2760085a9d

*La slackline ou slack (fr. corde lâche) est une pratique sportive qui semble avoir été créée en Californie au début des années 1980. Il s’agit d’un exercice s’apparentant au funambulisme : au lieu de progresser sur un câble d’acier à l’aide d’un balancier, l’objectif est d’avancer sur une sangle légèrement élastique sans aucun accessoire. Cette sangle, d’une largeur variant de 19 mm à 50 mm, est tendue entre deux points d’ancrage tels que poteaux, arbres, murets, pitons d’escalade, ou même via des ancrages au niveau du sol et des supports en « A » pour élever la ligne. Cette polyvalence en fait un sport à pratiquer autant en milieu naturel qu’en milieu urbain.

Crédit photo : Rémy Saglier http://www.flickr.com/photos/doubleray/

Le village

Le village était en vue. Chef huma l’air et senti l’odeur des hommes. Le feu de bois crépitant dans l’âtre, Chef frémit rien qu’à l’idée. La neige commençait juste à tomber sur son épaisse fourrure et le chef du clan devait trouver de quoi nourrir sa famille. La neige allait rendre les hommes moins vigilants, ils resteraient auprès des leurs, à l’abri du froid. C’était le meilleur moment pour enfin faire chuter cet ennemi séculaire. Certes, il doutait mais il ne devait pas trembler, ne rien montrer, sinon un autre prétendant saurait lui disputer sa suprématie au sein de sa meute. Et, à cet instant précis, il avait besoin de tout le monde et d’une cohésion sans faille.

Chef regarda avec satisfaction autour de lui, les autres loups étaient tous là, disciplinés, attendant ses ordres. Certains grognaient pour exprimer leur nervosité. Ils pardonneraient quand la viande viendrait remplir leur ventre vide.

Chef s’approcha de la barricade et avec l’aide de ses pattes commença à gratter le sol humide. Sa femelle vint le rejoindre et se mit elle aussi à creuser pendant que les autres surveillaient les hommes sous le clair de lune. Chef savait que la structure de bois avait ses faiblesses et il comptait bien en profiter pour faire tomber ce qui restait d’humanité sur son territoire. Petit à petit le trou s’élargissait, les poteaux n’étaient pas plantés, ils avaient simplement été posés au sol après une rénovation trop rapide et fixés aux autres plus anciens ce qui assuraient la solidité de l’ensemble. Il y aurait bientôt moyen de se glisser dessous. Le travail était pénible et le froid brûlait ses poumons, la terre abîmait ses griffes mais rien ne pourrait l’arrêter dans sa mission. Bientôt il aurait du sang à boire, de grandes lapée chaudes. Le liquide de vie couvrirait ses babines et son pelage. L’idée lui redonna des forces et c’est comme un forcené qu’il dégageait les derniers monticules de terre entre ses pattes arrière.

Après des heures d’acharnement il fut enfin possible de passer. Chef se glissa en premier suivi de sa meute. Les loups se déployèrent et investirent rapidement chaque rue du village. Les quelques gardes qui patrouillaient ne purent réagir face à la fureur du clan. De leurs crocs les loups arrachèrent les vêtements de leurs premières proies pour s’attaquer à la viande mais très vite le clan dû se reformer. L’alerte avait été donnée et les hommes sortaient de leurs maisons de pierre et de bois, armes à la main.

Chef saisi un premier gaillard à la gorge qui s’effondra dans son sang. Il se retourna, fit face à un autre avec une torche et une épée. D’un bond il esquiva un premier coup. L’homme fit ensuite de grands moulinets avec sa torche, Chef reculait et se trouvait bientôt acculé. Il grogna mais le feu des hommes le terrifiait et l’empêchait de se lancer. Le dos bombé, le poil hérissé, tous crocs dehors, il extériorisait toute sa haine sans que celle-ci paraisse ébranler la conviction du gaillard qui lui faisait face. Une lueur malsaine dansait dans les yeux de l’homme qui comprenait le pouvoir qu’il exerçait sur le loup. L’homme leva son épée et au moment de l’abattre une fourrure blanche lui bondi dessus le déséquilibrant. L’homme chuta lourdement en lâchant son arme. De ses mains libres il agrippa la gueule de la louve qui venait de l’attaquer pour l’éloigner se son visage. Chef bondit à son tour pour mordre l’homme et aider la femelle de son clan. Il planta ses crocs dans le flanc sans défense de son adversaire. L’homme poussa un hurlement et lâcha la louve qui acheva sa proie d’une morsure dans la carotide. Elle avait vaincue. Elle grogna en regardant Chef et lui abandonna la viande qu’elle venait de chasser.

Il était maintenant affamé, il était celui qui avait œuvré mais, attentif à son clan, n’avait pas encore pris le temps d’assouvir sa faim. Il lapa un peu de sang tombé par terre. Autour de lui régnait le chaos, les agonisants criaient, certains avaient fuis. La meute mangeait enfin tranquillement. Chef entendit un bruit de pas tout proche. Il se tourna, vit une jeune humaine qui s’enfuyait d’une maison. Chef s’élança à sa poursuite, l’humaine était paniquée, trébuchait là où les pattes agiles du loup évoluait avec aisance entre les débris et les cadavres. C’était presque trop facile, il bondit et, sans effort brisa net la nuque de la jeune fille. La guerre était gagnée et Chef pouvait se repaître de la viande encore chaude en paix.

Une odeur attira néanmoins son attention alors qu’il terminait de dévorer sa proie. Une odeur à la fois enfouie et familière qui ressurgissait d’un lointain passé. Chef se leva et se laissa guider par son odorat. Il approcha d’une maison de pierre et se glissa par la porte entrouverte. Un vieil homme était tourné vers l’âtre de sa cheminé et aspirait nerveusement de longues bouffées sur sa pipe. L’odeur âcre du tabac emplissait la petite pièce. Le vieux tourna la tête et plongea ses grand yeux bleus dans ceux du loup.

—     Tu es finalement revenu mon garçon ?

Chef regardait le vieil homme et un mélange de peur et de colère bouillait au plus profond de son être. Cet humain faisait remonter en lui des souvenirs qu’il croyait à jamais perdus. Chef fut soudain submergé d’images, il grogna, tomba à terre, haleta, se prit la tête entre les mains ; entre ses mains ! Il n’était pas né loup, il n’était pas loup. Il serra autour de lui la peau de bête qu’il ne quittait jamais comme une enveloppe protectrice. Le vieil homme agrippa alors une canne et se leva avec grandes difficultés.

—     Quand je pense que tout le monde te croyait mort alors que tu fomentais un plan pour tuer tes frères et mordre la main qui t’a nourrie.

Chef se roulait par terre en hurlant, les mots proférés par le vieil homme l’agressaient comme autant de pics perçants ses chaires. Le vieux lui infligeait une torture au-delà de toutes douleurs physique. Il revivait son Grand Voyage et empruntait à nouveau le chemin qui l’avait lentement mené à la folie. L’homme se laissait submerger par la colère :

—     Vous avez tué tout le monde ! Tu étais l’un des nôtres et maintenant ils sont tous morts ! Le village est détruit, par ta faute. J’espère que tu savoures bien ta petite vengeance. Mais sois en sûr ; d’autres hommes viendront et nous vengeront. Des hommes qui n’ont pas cédé à la folie, des hommes forts qui ne trahissent pas leur sang. Vous n’êtes pas des loups, vous n’êtes que des hommes couverts de peaux de bêtes, réfugiant leur esprit dans la folie animale qui vous habite.

Le vieil homme asséna un coup de canne à Chef roulé en boule au sol. Puis le frappa à nouveau, et répéta son geste encore et encore jusqu’à ce que celui qui se prenait pour un loup perde connaissance. Les autres loups de sa meute entendirent les hurlements de Chef et prirent peur. Ils étaient maintenant repus et n’avaient plus rien à faire ici. Ils quittèrent le village, certaines louves traînant des morceaux de leur proies pour nourrir leurs petits.

Chef était mort mais un nouveau Chef émergera bientôt pour guider la meute et lutter contre les hommes, la vie des loups était ainsi faite.

8245-loup

PS : Ce texte fait suite à une courte introduction donnée pour un concours de dessins. Comme je ne sais ni tenir un crayon, ni lire des consignes de concours, mais que le thème m’inspirait, j’ai fait un texte. Pour ceux qui sont plus débrouillards que moi (ou qui voudraient connaitre l’origine de cette histoire), je vous invite à vous rendre sur le lien ci-dessous : http://en-quete-de-reves.blog4ever.com/concours-janvier-dessine-moi-un-loup

Entre chien et loup

Assise devant son ordinateur elle pointe les factures du jour. Je la regarde par-dessus mon écran. Maxime, son chef, vient lui donner de nouveaux papiers, elle lui sourit. Il lui tourne le dos, elle jette un œil avec une moue boudeuse. C’est une journée comme une autre. Elle pose ses lunettes, se lève et se dirige vers la salle de pause. J’en profite pour moi aussi m’éclipser de mon bureau. Je la retrouve devant la machine à café, une capsule à la main. « Salut, tu veux un café ? » me demande t’elle. J’acquiesce, elle appuie sur le bouton. L’odeur du café se diffuse, je sors une cigarette que je porte à ma bouche. Elle me donne mon gobelet d’amertume et retourne à la machine. Le bruit du briquet la fait imperceptiblement frémir. J’aspire une longue bouffée que je recrache dans l’air.

    –  Tu ne devrais pas fumer ici. me dit-elle. Je grogne, ouvre la fenêtre, l’air trop frais su matin pénètre la pièce.

–   Je suis encore chez moi, je fais ce que je veux dans cette boite.

–   Je dis juste que ce n’est pas sympa pour les autres, ceux qui ne fument pas.

–   Ils n’ont qu’à s’y mettre, j’oblige personne ! lui répondis-je.

Elle soupire, ne cherche même pas à répondre à ma mauvaise foi caractérisée.

–   On se voit ce soir ! lui dis-je.

–   Si tu veux.

–   C’était pas une question.

Elle me jette un regard noir. Maxime entre dans la salle de pause, elle se tourne vers lui en souriant.

–   Tu ne devrais pas fumer ici. Me dit-il en arrivant avec son air désapprobateur de petit chef trop payé..

–   J’ai pas vu aux infos que c’était la journée mondiale des casse-couilles aigris mais j’ai dû rater la nouvelle.

–   C’est interdit ! Si on a un contrôle cette boite risque d’avoir de sérieux problèmes. Renchérit Maxime.

–   Vous me faites chier !

Je tire une dernière latte sur ma cigarette à moitié consumée et la jette par la fenêtre.

–   Tu ne peux pas foutre ton mégot ailleurs ? C’est dégueulasse !

–   Rien à foutre de tes considérations écolos, si ça t’emmerde je t’interdis pas de descendre le chercher pour le foutre dans une poubelle.

Elle est outrée. Maxime me regarde avec dédain. Je pars en claquant la porte. Retourne dans mon bureau, rallume une cigarette pour me calmer. Je les entends de là discuter sur mon dos. Dire combien je suis désagréable. Si ils avaient seulement la moitié de mes responsabilités j’aimerai les y voir. Je leur donne pas deux jours à gérer les sensibilités de chacun avant de claquer leur démission. Si ils ne sont pas contents qu’ils se cassent !

Le rester de la journée passe comme il a commencé, mal. Elle reste sérieusement à son poste toute la journée, dépilant le travail que je lui fais passer. J’attends qu’elle patiemment déborde, j’attends le faux pas pour aller l’incendier devant tout le monde. La voire dépasser me détend et me permet de relativiser ma propre situation. Je me détends dans le stress des autres. Mais elle tient la cadence avec le sérieux que chacun lui connait ; méthodique, efficace et toujours souriante. A dix-huit heures elle se lève, prend son sac à main et part. Je me tourne vers la fenêtre de mon bureau et je la regarde monter dans sa voiture. Elle sait que je la regarde mais ne lève pas les yeux un instant. J’allume une nouvelle cigarette avec le bout incandescent de celle que je viens de terminer. Elle m’énerve, elle m’attendra.

Quand je rentre chez moi sa voiture est stationnée devant mon garage. Je me gare derrière, écrase mon mégot par terre et passe la porte de la maison. Le salon est plongé dans le noir, seule la télé, son coupé, diffuse un peu de lumière. Elle, assise sur le canapé, reste impassible, ne dit pas un mot, ne me regarde pas.

Je l’admire dans la pénombre du salon. Elle se tient là à moitiés nue, dans mon peignoir trop ouvert pour ne pas laisser voir ses sous-vêtements noirs. Je n’ai pas allumé la lumière et je reste dans son dos. Je sais qu’elle m’entend mais elle n’a pas réagie attendant que je m’adresse à elle. Je fais jouer mon briquet, le bruit de la pierre et l’étincelle est comme une explosion. Je la vois frissonner, non de froid mais d’appréhension. J’approche la flamme des bougies qui s’embrasent une à une apportant leur lumière chaude à la pièce. Je la regarde à nouveau, elle n’a pas bougée. Je fouille dans un de mes tiroirs et en sort un cran d’arrêt. Je m’approche et sans ménagement je lui attrape sa queue de cheval l’obligeant à basculer sa tête en arrière. Elle ne dit rien, ne laisse même pas échapper une expression de surprise. Elle s’y attendait, l’a fait exprès pour me provoquer. Le claquement de la lame du cran la fait sursauter. « Ne bouge pas ! » lui dis-je avec autorité.

Je passe le couteau dans ses cheveux et coupe, d’un geste sec, l’élastique qui les retient. Je dessers la main libérant ses cheveux qui tombent en cascade sur ses épaules nues.

« Je te préfère avec les cheveux détachés ! »

D’une main je lui dégrafe son soutien-gorge qui glisse le long de ses épaules laissant apparaître la peau blanche de ses seins. J’aime la voire ainsi nue, pendant que je suis entièrement habillé. Certains diront qu’elle est vulnérable, je sais qu’il n’en est rien, qu’elle n’est jamais aussi forte que drapée de sa seule nudité. Son apparence ainsi dévoilée enflamme chacun de mes sens comme des bougies qui s’allument. Les rôles s’inversent je suis devenu l’esclave de son corps, j’ai envie d’elle mais je dois contrôler mes pulsions. Elle lève ses grands yeux maquillés d’un simple trait de noir sur moi.

Elle me regarde avec envie comme un fauve, prête à bondir sur sa proie. Elle n’a plus rien de la gentille fille de la journée. Le bout de sa langue courre le long de sa lèvre rouge. Je sens mon cœur s’emballer. Je suis pétrifié, elle s’approche doucement, mon couteau me glisse entre les doigts et la pointe se plante dans le sol. J’essaye de reprendre le contrôle sur mon sang qui bouillonne. Ses mains viennent se poser sur ma chemise blanche. Tout en se relevant elle inspire, me sent. Ses dents viennent caresser mon coup, je frissonne, ma peau se hérisse. Elle plante ses yeux dans les miens, me sourit. La peur a changé de camp, d’une main ferme elle attrape ma cravate, tire, m’obligeant à me baisser légèrement pour que mon regard puisse être à hauteur du sien mais elle continue de tirer. Je descends, embrasse la peau nue de son cou, de ses épaules. Ma bouche parcourt son corps au rythme qu’elle m’impose. D’un geste ferme elle me pousse en arrière et je tombe à la renverse sur le canapé. Elle se baisse, ramasse mon couteau planté dans le sol. Je suis pétrifié. D’une main nonchalante elle joue avec la lame sans me quitter des yeux.

Elle pose sa main libre sur mon buste tout en me menaçant de l’autre. Elle s’assit sur moi me faisant face. Elle passe la lame sur ma gorge mal rasée, j’entends mes poils crisser, je vois que ça l’amuse. Elle continue de faire descendre le couteau qui frotte sur ma pomme d’Adam, je perds tout contrôle de me savoir ainsi à un geste de la mort, complètement soumis à sa volonté. Mais à la terreur se mêle l’excitation.

La lame du couteau glisse le long de ma chemise, s’arrête sur un bouton. Elle penche la tête sur le côté avec un visage indéchiffrable. Les images se succèdent devant mes yeux comme un stroboscope. Mon bouton tombe sur le parquet dans un bruit sec, le couteau s’est remis en marche, faisant sauter de plus en en plus vite chaque obstacle avec adresse. Puis d’un claque la lame se referme. Elle jette l’arme au loin et écarte d’un geste les pans de ma chemise Ma respiration est saccadée. Elle se colle à moi en m’embrassant à pleine bouche, au contact de sa peau nue sur la mienne une chaleur intense m’envahit. Je veux la prendre dans mes bras, elle m’attrape les mains et s’empare de ma cravate. Elle referme doucement le nœud coulant de soie sur mes poignets.

Maintenant libre de ses mouvements elle s’attaque à mon torse, continue de m’exciter de sa langue. J’ai envie d’elle mais elle ne semble vouloir me laisser arriver à mes fins. Je suis au supplice, au bord de l’explosion.

Elle m’a prise au piège dans son voile de volupté, je succombe. Je la supplie du regard et enfin ses mains accèdent à ma requête muette. Elle commence puis s’arrête, puis recommence, son rythme fractionné me rend fou. La torture me semble durer des heures.

Elle m’embrasse à nouveau tout en me laissant pénétrer en elle avec une lenteur brûlante. Elle me contrôle, me pilote à sa guise. J’essaie de me concentrer pour garder un semblant de sang-froid au milieu de la fournaise. Je l’entends haleter au rythme de nos pulsations. Nos pouls à l’unisson nous parcourons la partition, accélérant le rythme. Les notes s’envolent et explosent autour de nous comme comme un feu d’artifice. Elle bascule en arrière, chacun de ses muscles tendus à l’extrême, puis se relâche comme une marionnette à qui l’on aurait soudain coupé les fils. Elle se laisse tomber. Je passe mes mains liées par-dessus de sa tête et la ramène à moi. Elle se recroqueville contre moi. Le fauve a rangé ses griffes et reprend son souffle.

Elle sourit, pensant déjà à la prochaine fois.

nuedanslapenombrebythelive33-d58sknlredim900

Photo non libre volée sans autorisation aucune ici : http://www.posepartage.fr/forum/nu-et-charme/charme-contre-jour-avec-600d,fil-29086.html

Des deux côtés d’une même pièce

Un réveil en forme de rail hurlant sous le poids d’un train freinant à son arrivée en gare. Ma tête me hurle d’arrêter et mon corps bouge mécaniquement, je reprends le contrôle. J’ai passé encore une partie de la nuit comme une épave échouée sur la rade de mon lit, empêtré dans mes draps couverts de sueurs.

Je tourne la tête, regarde le visage de ma femme paisiblement endormie dans la pénombre de la nuit, juste éclairé par les chiffres luminescents de son réveil. Je lui envie son innocence, sa vie, sa simplicité et même ses petites angoisses.

La nuit est ma plus veille ennemie je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai dormi sans être au choix assommé par mes médicaments ou harcelé de cauchemars. Dormir me fait peur, m’allonger me fait penser à la mort. J’ai envie d’une cigarette, je me dis que ça attendra le lendemain. Il faut que je compense. Je me lève doucement, sans bruit, pour ne pas réveiller la belle au bois dormant. Je me dirige titubant dans la salle de bain, ferme le verrou, plonge la main derrière le meuble sous l’évier. J’en sors ma petite trousse de cuir. Je m’assois sur le carrelage froid. Je fais glisser la fermeture éclair. Je déloge le petit flacon, le secoue à la manière d’un Polaroïd avec toujours un doute sur le fait que cela serve réellement à quelque chose. Je sors la seringue, l’alcool, le coton, l’aiguille, l’élastique.

Une goutte de mon sang remonte, j’appuie sur le piston. Toujours le même rituel.

Commence ma course nocturne contre la montre. Je sens le produit émettre sa chaleur bienfaisante, il ne faut pas que je me laisse submerger. J’enlève l’aiguille que je glisse dans sa boite. Je la jetterai demain dans une poubelle publique. Je range mon matériel dans sa pochette, mon cœur s’emballe. Je repositionne ma pochette cachée derrière le meuble. Je me lève, commence à vaciller. Je me concentre pour garder le contrôle encore quelques secondes, le temps de rejoindre le lit conjugal.

Je m’effondre enfin et laisse la bride abattue au produit. Les pulsations de mon cœur le propagent dans tout mon être. Mon mal de tête n’est plus qu’un souvenir, je le sens toujours là, toujours présent, tapis mais rendu inoffensif par l’intensité du choc que je lui inflige. Il reviendra plus tard, demain mais là plus rien n’a d’importance. C’est la montée en puissance, celle-là même qu’on ne peut pas décrire à qui ne l’a jamais vécue. Ce moment pour lequel on donnerait tout, celui dans lequel plus rien n’existe, les barrières tombent enfin, la liberté à portée de main. C’est mon moment ; mon onanisme, celui de mon plaisir que rien ni personne ne peut me retirer. On perd le l’espace, fait disparaître les notions de vie et de mort, on s’affranchit des contraintes sociales, le temps n’a plus d’emprise.

Sept heures ! Le réveil sonne, je suis comme une vieille serpillière, j’entends l’eau de la douche couler. Je ne suis pas encore pleinement descendu mais le monde moderne m’attend, il a besoin de moi, une journée de plus dans l’agenda de ma vie. Je me dirige vers la salle de bain, ma femme sort de la douche au moment où j’arrive.

– Tu as l’air fatigué me dit-elle. Tu as bien dormi ?

– Oui pourtant, lui mentis-je.

Comme d’habitude j’ai une sale gueule, cernes sous les yeux, je regarde mon avant-bras gauche, j’ai un bleu sur la veine que je cache en laissant mon bras pendre le long de mon corps, aujourd’hui se sera manches longues. Je me glisse sous la douche comme un chat. L’eau chaude me parcourt le corps, un frisson me remonte le long de l’échine, je sais que c’est des trop nombreux effets secondaire du produit. Ma femme me parle, je lui réponds essayant de jongler entre mon envie de me refermer sur moi-même et le besoin de donner le change. Je termine rapidement, agrippe une chemise au hasard de ma penderie alors que je suis à peine sec pour me couvrir le bras. Je continue de parler comme si de rien était. Elle s’enferme dans les toilettes, j’en profite pour retirer l’aiguille de ma trousse magique, je la planque dans une doublure de mon sac. Depuis le temps, mon manège est bien réglé, tout prévoir, ne jamais rien improviser. Ma vie est construite sur du papier à partition, il n’y a que mes petites fenêtres de libertés nocturnes qui me permettent de sortir des lignes toutes tracées de mon existence.

Je suis un toxico comme on n’imagine pas, je pourrai être votre voisin, votre ami, votre fils, votre frère, votre vendeur de téléphone, votre plombier, votre banquier. Celui que vous connaissez depuis toujours. Le mec toujours prévisible, le mec qui dit bonjour, s’il vous plait, merci. Je suis le mec en costume De Fursac filant dans la ville sur son scooter, celui qu’on dit bobo, avec sa petite vie bien rangée. Socialement et économiquement intégré, rien ne m’extrait du lot. Je ne sors pas, ne fréquente pas les milieux branchés que je fuis comme la peste. Je suis très loin du cliché que les médias véhiculent sur nous et c’est tant mieux. Je me dis que tant que ça durera les flics me laisseront tranquille ce qui ne m’empêche pas une extrême prudence. Je suis méticuleux, à la limite du parano. Un secret partagé par plus de deux personnes n’est déjà plus un secret. Deux téléphones, deux mails le tout sécurisé à outrance, deux reflets sociaux, deux vies bien distinctes, une vie clean et une vraie vie. Sur le chemin du boulot j’arrête mon scooter. Je marque une pause, m’allume une cigarette, celle de cette nuit. Si jamais ma belle venait à penser que je lui cachais quelque chose je lui livrerais mes Marlboro comme un os à ronger. Une faiblesse passagère pour la cigarette que j’arrêterai sûrement un jour. Ce sera l’arbre qui cachera ma forêt. Toujours tout prévoir.

J’arrive au travail, pars aux toilettes pour enlever les odeurs de tabac, pendant que la nicotine se dépose avec bonheur sur mes cellules. Je remonte ma manche, jette un œil sur l’ecchymose de mon bras, ça devrait se résorber d’ici ce soir, je suis rassuré. Et me voilà repartis, prêt à endosser une fois de plus le masque du garçon bien sous toutes les coutures.

Entre tox on se reconnaît. On sait détecter les symptômes chez les autres. Dans mes collègues proches j’en ai dénombré quatre et pourtant je ne suis à ce poste que depuis un mois. Certainement des paranoïaques comme moi, chemise et manche longue, hors lendemain de trip rien ne transparaît chez eux. Pas le genre à laisser traîner une paille sur leur bureau, ils sont sérieux, parfois même avenant. Au pire on notera quelques sauts d’humeurs que les profanes attribueront au boulot mais le contrôle revient toujours, jamais loin, on marche sur une brèche. On ne se laisse pas embarquer par nos émotions, on connaît tous la règle du jeu, c’est la clef de voûte de notre double vie. Nous avons  cette faculté de penser, à tout, tout le temps. Nous sommes des gens perpétuellement en alerte. Mais est-ce les risques que nous prenons qui nous ont rendus comme ça ou bien le sommes-nous naturellement ? Qui de l’œuf ou de la poule ?

Fantôme moderne je n’ai pourtant rien à me cacher. Je ne suis pas un traumatisé de la vie, je suis né au bon endroit, au bon moment. Pas d’enfance battue, violée, martyrisée, rien de tout ça au compteur. Une famille aimante, des parents même pas divorcés. Comme tous ceux de mon monde souterrain je n’ai fait que suivre le chemin classique et escaladé l’échelle des produits parce que ça me libérait des contraintes que je m’évertuais à appliquer. C’est l’apprentissage de l’adolescence, savoir contrôler pour laisser paraître le moins possible nos faiblesses. Un instinct de survie hérité de notre lointain patrimoine génétique.

Nous ne sommes pas des animaux, ni des gens à bannir, pour ma part je suis juste trop sensible, pris dans la peur de mal faire. Le regard des autres m’importe plus que je veux bien le reconnaitre. Ainsi on me considère souvent comme sérieux, méthodique et performant. Toujours ce masque qui pèse sur moi comme un fardeau.

Je pense donc je suis me dit le psy, j’arrête de penser donc je vis lui répondis-je.

Paradoxalement ce qui me rapproche de la mort me fait me sentir vivant loin de l’image que l’on s’évertue à renvoyer aux autres. Ma sociabilité est feinte, il s’agit du vernis de mon existence. En grattant vous trouverez mon égoïste envie de liberté, rien d’autre. Le produit est une prison pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’en procurer mais comprenez que pour ceux qui ont ce pouvoir nous touchons la vérité du doigt, l’enfermement c’est les autres, le boulot, la domination, la vie telle qu’une poignée d’esclavagiste l’a conçue. L’asservissement n’est pas du côté que l’on croit et nos échappées sont volontaires. La dépendance, le prix à payer.

Rappelez-vous que seul ce qui est dangereux pour la position de ceux qui ont le pouvoir est interdit.

Il y aura encore une nuit, encore un jour, une croix de plus dans le calendrier de ma vie. Ne me jugez-pas. Regardez-vous avant de parler. Vos leçons de retour dans le droit chemin, le graal de la sobriété me fait marrer autant que je me cogne de votre avis sur un sujet que vous croyez connaître mais dont vous ne savez rien !

Je veux être libre, je veux vivre heureux quelque en soit le prix. Et celui-là je peux vous assurer que je le paye chaque jour.

Brumerge

Il s’agit d’une histoire de marins, de mer et de Bretagne sous l’Empire Napoléonien.

Comme le texte est un peu long je le propose en téléchargement PDF et EPUB pour une lecture confortable sur tablette :

PDF : https://docs.google.com/file/d/0B0Ro9ypZU3ZER05pWjV3aDMyc3M/edit?usp=sharing

EPUB : https://docs.google.com/file/d/0B0Ro9ypZU3ZELWNETldSZ2IwcmM/edit?usp=sharing

Vu qu’il s’agit là de ma première conversion EPUB, je pense que ça ne va pas fonctionner, mes excuses par avance.

Hors norme

J’avançais dans ce que mon ami appelait une maison. Moi je n’avais pas de superlatif assez fort pour décrire la demeure de ses parents. J’avais déjà vu de belles maisons, de très belles même, de ville comme de campagne. Mais rien ne ressemblait à ça. Entièrement bardées de bois, la taille des pièces était démesurée et donnait le vertige. J’avais l’impression d’être un intrus dans une maison surdimensionnée destinée à des hommes de trois mètres.

Mais malgré leurs surfaces, les pièces étaient surchargées d’objets tout autant inutiles qu’ancrés dans mon imaginaire. Dans le salon, on trouvait aussi bien, une énorme bibliothèque en désordre sur laquelle on avait posé une échelle pour atteindre les ouvrages les plus hauts. Que de vieilles cartes aux bords abimés roulées et empilées dans un panier en osier originellement destiné à porter des  buches pour la cheminée. La bougie d’un chandelier consumée depuis longtemps avait coulée sur le bord d’un petit guéridon formant des stalactites de cire imprégnées de poussières. Les tables étaient chargées de bibelots qui n’avaient, comme tout le reste, aucun lien apparent les uns avec les autres. Je déambulais dans ce capharnaüm essayant de m’imprégner de cette culture locale qui ne me semblait rien à voir avec la mienne. Mais à force d’y regarder je finis par comprendre.Tous ces objets avaient une teinte unique, marron, couleur bois foncé. Donnant à cette ambiance mystérieuse une forme d’homogénéité et un je-ne-sais-quoi de chaleureux dont seuls quelques instruments purement fonctionnels dénotaient du reste.

Le salon des parents de Jin me rappelait le grenier de mes grands-parents. Entre ces vieux appareils photos, la mappemonde arborant un magnifique URSS gravé et ces fenêtres hors de portées cette demeure avait tout pour me replonger dans mon enfance.

On est dimanche, mes parents terminent leur déjeuné arrosé dont l’heure du café correspond à celle de mon goûter. Je me revois, gorgé d’une bravoure infantile, prêt à aller explorer en secret les combles interdits de la vieille maison. Je me souviens encore de cet univers fait de vieux cartons, de draps, l’odeur de la poussière volant dans les rayons de soleil filtrés par l’unique lucarne ronde du fronton. Je m’imagine trouver un trésor oublié de tous.  Je m’imagine dans la peau de mes héros de papier qu’ils s’appellent Mandrake ou Rahan. Je m’imagine combien être adulte est fascinant.Je tremble pour le plaisir, pour connaitre la vraie limite de mon supposé courage. Si l’accès m’était interdit c’était certainement pour me cacher quelque chose ; je veux savoir quoi. Armé d’une balayette et d’une peluche je soulève un vieux drap. Un bruit, je m’efforce de ne pas crier. Je recule serrant la peluche contre moi comme un talisman protecteur.

Les images traversaient mon esprit aussi clairement que si je les avais eues sous les yeux.Je marquai un temps d’arrêt comme après un effort trop violent. Celui d’une expérience dont on n’a pas l’habitude, le choc d’une première métempsychose, une transmigration des âmes. Je ne venais pas simplement de me souvenir de mon passé mais de le revivre.

Jin me regarda par-dessus son épaule puis me dit :

« Viens, je vais te montrer quelque chose. »

Nous avons emprunté un escalier caché derrière une des doubles portes du salon. Les marches couvertes d’une épaisse moquette aux motifs complexes étaient légèrement trop hautes de quelques centimètres rendant la montée pénible. En haut de l’escalier une nouvelle porte était ouverte, Jin la franchit, j’étais essoufflé. Nous nous sommes retrouvés sous les combles de l’immense toit. Les poutres étaient colossales et s’élevaient, une fois encore, à plusieurs mètres au-dessus de nos têtes. Jin m’a entrainé jusqu’à une verrière de fer forgé, faite de milliers de petits carreaux vitrés donnant sur l’extérieur. Jin saisit la poignée située à hauteur de son regard et ouvrit.

Une terrasse s’étendait devant nous. Enfin, Jin appelait ça une terrasse, car techniquement ce que j’avais sous les yeux se situait bien en extérieur et au dernier étage de la demeure. Mais à mon échelle c’était un jardin. Un très grand jardin verdoyant, luxuriant. A la fois chaotique et terriblement attirant, comme l’était le salon ou le grenier de mon enfance, comme tout ce qui émanait de cette maison hors norme. Jin souriait simplement. Je fis quelques pas, une pluie fine courait entre les rayons du soleil d’automne sans être désagréable. Le jardin était aussi vert que la maison était boisée mais formaient un tout cohérent. Je ne pouvais imaginer qui vivait là. Jin avait dû y passer ses premières années. Ses parents continuaient certainement à y habiter. A seulement quelques encablures de la folie parisienne ce havre de paix résonnait comme la plus chère folie privée que je connaissais. Qui pouvait être assez riche pour faire édifier un tel monument ? C’était tout aussi aberrant qu’inconcevable. Sans que j’eu besoin de le demander Jin me dit :

« A l’origine c’était un héritage, du moins pour le terrain. Pour le reste… » Il laissa sa phrase en suspens, attendant une réaction de ma part. Voyant que je restais muet, il continua :

« Pour le reste, enfin, tu sais ce que c’est… Je vais nous chercher à boire, je reviens. »

Je n’avais aucune idée de quoi il pouvait bien parler mais je n’avais pas l’intention de le pousser sur ce terrain. Je hochais la tête d’un air entendu, me disant qu’il devait certainement me prendre pour plus intelligent que je n’étais. Il paru satisfait et parti.

Seul, je me suis lancé dans l’exploration du jardin. Flânant sans but, je me suis rapidement perdu sous la voute de verdure. J’empruntai alors un pont et passai au-dessus d’un bassin. Des carpes nageaient mollement sous la surface de l’eau, nullement effrayées de ma présence. Comme tout le reste, ce jardin était à la limite du réalisme. Concevable mais improbable. L’architecte à l’origine de cette réalisation devait avoir été recruté dans un asile de fous. Je l’imaginais sur ces planches à dessin traçant l’œuvre de sa vie.

A nouveau je me suis retrouvé noyé dans mes propres souvenirs. Je me souvins de l’image de mon père traçant à la règle ma chambre en perspective. Sous chaque coup de crayon les murs, puis les meubles prennent vie sur sa feuille de papier.  En quelques coups de gomme il déplace une penderie avec une facilité déconcertante. Il est professeur d’arts et rien de ce qu’il créé ne m’intéresse d’avantage que ses dessins en perspective.

Lui voit ça comme un échec, celui de ne pas avoir réussi à me transmettre son amour de l’art et de la liberté créative. Mais, comme enfant, je suis du genre psychorigide, passionné par les règles et les codes, le dessin en perspective répond parfaitement à mes attentes. Pour lui qui vénère Basquiat et Warhol, me voir plongé dans ses vieux albums BD des cités obscures le désespère. Mais, estimant qu’il s’agit malgré tout d’une forme créative, bien que de basse engeance, il consent à répondre à chacune de mes demandes de nouveaux dessins.

Dans ma chambre j’ai un classeur dans lequel je range chacun de ses dessins. Je les regarde de temps en temps, généralement quand j’y ajoute une nouvelle illustration de mon père. Il s’inspire souvent des lieux ce que je connais, ma chambre, notre cuisine ou les pièces de la maison de mes grands-parents. Mais parfois il s’amuse à imaginer de nouveaux décors ou donne corps aux descriptions des histoires qu’il me lit pour m’endormir. Je contemple un moment le dessin du terrier de Bilbo le Hobbit. Il a les pieds sur la table de son salon, fume une longue pipe coudée en se balançant sur sa chaise.Chaque page de mon classeur amène son lot d’émerveillements. Même si je les ai déjà regardées mille fois, je découvre toujours de nouveaux détails qui m’avaient échappés la fois précédente.

Ce classeur agit sur moi comme une chronologie inversée. A mesure que je le feuillète je me remémore chacun des moments liés aux illustrations que j’ai sous mes yeux d’enfant. Je tourne les pages et remonte le temps jusqu’à retomber sur le premier croquis. Celui par lequel j’avais débuté ce classeur et ma collection. Je me souviens avoir demandé à mon père de garder son dessin alors qu’il était prêt à le mettre à la poubelle. Il avait d’ailleurs été partiellement froissé mais je le conservais comme un trésor. Comme les autres illustrations de ma collection, c’était une perspective. Elle représentait une étrange maison, bardée de bois. Maison dans laquelle les portes sont trop grandes et les fenêtres trop hautes. Maison immense où j’avais demandé à mon père de transformer sur son dessin la terrasse en un jardin fantastique.

schuiten-dessin-4

Illustration (en perspective) de François Schuiten pour « Les Cités Obscures », tous droits réservés à ce génie.

Le fils de la Destruction

Le choc est violent, le métal se met à gémir. Lentement la voix grinçante de deux lames d’acier frottant l’une contre l’autre couvre le vacarme ambiant. Je peux sentir chacun de mes muscles focalisé sur ce minuscule point de contact. Mon épée comme seul rempart à la mort.  Je regarde mon ennemi dans les yeux derrière nos lames croisées. Je sens son épée trembler dans cette épreuve de force brute. A bout, il se décale nos épées plongent vers le sol. Je relâche la pression d’un coup, il perd l’équilibre. Je tourne sur moi-même entrainé par le poids de mon arme. Il m’offre son flanc à découvert. J’y plonge mon épée. Je sens ses côtes casser sous son armure en cuir. Il s’effondre. Il est hors combat. Un instant j’hésite. Et puis je fais tourner la lame dans ma main, pointe vers le bas, et l’enfonce dans son corps.

J’évite de justesse un coup arrivant dans mon dos. J’arrache mon épée du cadavre en tournant pour faire face à ce nouvel adversaire.  Mon cœur bat à tout rompre. J’ai le souffle court, trop d’effort en trop peu de temps. C’est mauvais. J’esquive à nouveau.  J’envoie un violent coup de pied dans l’entrejambe du combattant. Il se plie en deux, je lui éclate le nez avec mon genou. Il lâche son épée pour porter ses mains au visage. Je me jette sur lui  pointe en avant, il meurt sur le coup.

Je manque d’oxygène, je suffoque.  J’avance, un pied devant l’autre au cœur de la fournaise, un mètre, puis deux. Un nouvel assaillant se dresse au travers de mon chemin, je relève ma lame. Il change de direction préférant charger un de mes compatriotes dans le dos. Plus facile. Je le laisse faire.  La mort de ce type allait me permettre d’avancer et récupérer encore un peu me laissant encore un espoir de sortir vivant de ce bourbier.

Je n’entends plus que le fracas  des armes et quelques cris agonis. Nous sommes tous épuisés, eux autant que nous.  Le terrain n’est plus que boue dans lequel rester en place signifie s’enfoncer. La bataille a débuté il y a tout au plus une dizaine de minutes. Bataille rangée, ils avaient dit. Certains avaient même osé parler de guerre propre. Je plante mon épée dans le dos d’un adversaire, la pointe ressort par son ventre. Je pose mon pied sur son dos pour déloger ma lame de son corps inerte. Le cadavre tombe en avant face contre terre.  Le nombre de morts et de blessés graves déjà en nombre celui des valide.  Comme un tapis de cadavres, les corps recouvrent peu à peu la boue.

Je marche sur des morceaux d’êtres humains mais continue à avancer. J’écrase une main, roule sur une tête. Plus personne n’a envie de se battre, la fureur du départ a fait place au désarroi. Nous fuyons le regard des autres, espérant qu’ils ne viennent pas nous chercher. Quand l’un d’eux s’approche trop, je grogne et feins une assurance supérieure ça les décourage. Mais en réalité je ne sais pas si j’arriverai encore à lever l’épée qui pend mollement au bout de mon bras.

Tous les muscles de mon corps me crient d’aller mourir sous les coups ennemis mais mon putain d’instinct de survie tient bon et s’accroche à ma volonté comme mes doigts à la garde de mon arme. Un jeune mec se dirige vers moi. Je soupire. Il lâche son épée et commence à courir. Ses yeux fous me font frémir. Il se jette, par réflexe mon bras relève ma lame. Il s’empale sur mon épée. Autour de l’acier profondément enfoncé dans ses entrailles une tache rouge se dessine en cercle sur sa chemise blanche. Il ne détache pas ses yeux des miens. Il pose ses deux mains sur ma lame et s’enfonce un peu plus l’épée dans le corps. Il avance, n’est plus qu’à quelques centimètres de mon visage. Ma main est tétanisée sur la garde. Le jeune homme sourit, il n’a pas plus de vingt ans. Son cerveau a rendu les armes d’en avoir trop vu, trop vite. Je ne veux pas être le prochain. Mais le désespoir est à portée de main, il serait si simple d’y céder.

Je n’ai plus la force, je lâche mon arme, le garçon tombe, son corps sur un autre corps. Quelques groupes continuent de se battre pendant que des individus isolés marchent sans but. Sous mes pieds le tapis des morts semble me regarder fixement de leurs yeux vides. Ils m’appellent, m’invitent à me joindre à eux. Le monde se fait distant je marche sur les limbes. Dans le royaume du dessous les âmes forment le flot continu d’une rivière en crue. Au bout du chemin, la mort, la délivrance. La promesse incongrue d’un monde supposé meilleur. Mensonge ! Seule la vie nous guide. Notre jeunesse est tout ce que nous avons de plus précieux et nous la monnayons au prix de nos ambitions personnelles. Prêché par nos anciens, le sacrifice est érigé en valeur. Bercé d’une illusion que plus tard tout sera mieux mais plus tard il sera simplement trop tard.

Qui leur dira ? Et de toute façon qui m’écoutera ?

Je hurle, leur dit de revenir. Mais les âmes continuent leur marche vers le néant sans me prêter attention. La vie m’échappe, derrière moi le fil de mon existence est déjà bien long. J’ai déjà trop perdu, les heures qui s’écoulent maintenant me rapprochent de la mort plus rapidement que jamais. Mais au loin je perçois mon sang courir dans mes veines. Mon cœur battre comme un cheval au galop. Mes poumons se remplissent et se vident. L’oxygène chasse les déchets de mon corps. Devant mes yeux le voile rouge du sang recouvre tout. Ma main gauche a saisi une lame courte que je tiens inversé. Dans ma main droite une deuxième arme s’abat sur un homme. Tout est ralenti. J’évite puis accélère. Le fer que je tiens entame la chair tendre d’une gorge. L’image se fige un instant qui me permet d’évaluer la situation. Mes sens se réveillent doucement. Les gens tombent et rejoignent les flots du torrent des limbes. Je ne fais plus de distinction dans la destruction, le vivant devient mort. Je déploie mes ailes. En quelques battements je m’abats sur un nouveau groupe. Mes armes chantent leur mélopée macabre. Ils essayent de m’atteindre mais nous ne jouons plus dans les mêmes sphères. Leur lenteur est sans mesure en comparaison de mes capacités. Mon corps est couvert de sang, de leur sang. Le champ de bataille se transforme un charnier érigé à ma gloire.

Des troupes fraiches investissent les lieux. Je ne peux m’empêcher de laisser échapper un  grognement de satisfaction. Ils chargent puis à mesure qu’ils s’approchent de moi, les premiers esquissent un mouvement d’hésitation.

Ralentissement.

Le sang frais coule encore de mes lames. Elles en réclament encore. Je peux lire la peur sur les visages des soldats. Subjugués, ils ont stoppés leur charge. Autour de moi se dessine un périmètre vierge de toute vie. Ils n’osent m’approcher. Je replis mes ailes le long de mon dos. De ma seule volonté je stoppe le flux des âmes que je rappelle à moi.

Enfin ils m’écoutent.

Une aura de terreur se dégage de mon être. Les premiers rangs sont pris de panique. Ils essayent de fuir mais peine perdue. Les vivants sont retenus par les cadavres qui enserrent leurs chevilles de leurs mains décharnés. Les morts se relèvent. C’est la débandade.

Le meilleur moment.

Je m’élance, déploie à nouveau mes ailes qui me portent à une vitesse prodigieuse. Je plonge dans la foule paniquée des soldats et y dessine un long sillon sanglant, puis un autre et encore un troisième. Ceux que je ne tue pas sont rattrapés par les cadavres que je contrôle. Il n’y a plus de bons, plus de méchants, plus d’uniforme. Uniquement la mort aveugle dont je suis l’archange.

Depuis longtemps les généraux se sont enfuis. Qu’importe !Ils colporteront ma légende.

Je suis éveillé.

Je donnerai au monde les morts qu’il mérite. Le vivant n’a plus lieu d’être, une nouvelle ère s’ouvre à nous. Une nouvelle ère dans laquelle l’homme n’a plus sa place.

Dessin de Brom, tous droits réservés god bless him and America !

Un mec normal

Un soir après le boulot, comme chaque jour, comme chaque mec normal que je côtoie, je suis rentré chez moi. J’étais stressé, shooté au café depuis 6h30, j’avais enchaîné les réunions, amassé le travail, ingéré, traité, rebalancé les dossiers de merde pour gagner du temps en espérant juste que mes vacances n’arrivent avant qu’ils ne me reviennent. J’étais un mec normal, hyper connecté,  passant ses week-end à chasser le soleil dans le sud de la France. Je baisais, un peu, picolais, beaucoup. Mais jamais trop la même bouteille, jamais trop la même fille. Je m’en gargarisais collectionnant les excès comme des victoires sur l’existence.

Et puis y a eu ce soir. J’ai voulu mettre ma clef dans la serrure avant de comprendre que ma porte n’en comportait plus. Je suis resté, ma clef à la main, contemplant le trou dans ma porte que devait occuper une poignée et certainement un barillet le matin même. Sans que je bouge la porte s’est ouverte toute seule sous l’effet d’un léger vent traversant le grand appartement que j’habitais.

L’entrée était dévastée. Des feuilles importantes au préalable rangées recouvraient le sol en l’explorant par petits bonds frétillants au rythme du courant d’air. Mon bout de porte manquant était là aussi à moitié recouvert par un linceul de factures et autres avis d’imposition. J’enjambais ma poignée, vaillant soldat tombé au champ d’honneur pour la défense de mon territoire et de mon intimité.

Ils avaient fait ça vite, ils avaient fait ça salement. Mes meubles avaient été bousculés, certains renversés. Ils avaient volés tout ce qui avaient une valeur, ma télé, mon ordinateur, mon téléphone portable oublié le matin sur la table. Ma console de jeux, mon ampli, quelques montres, mon appareil photo, mes DVD. Mes objets avaient retrouvés leur liberté. Aujourd’hui, ils étaient à l’arrière d’une camionnette en route pour être revendu au City Cash le plus proche. Peut-être même mon caméscope ornait t’il déjà la vitrine d’un vendeur d’occasions, le ventre encore gonflé de mes indigestes films réalisés en Thaïlande plus d’un an auparavant.

J’ai voulu appelé la police et puis je me suis rendu compte que je n’avais plus de téléphone. Je me suis assis, par terre, au milieu de mon couloir. J’ai cru que j’allais pleurer. Un mec normal aurait dû se sentir violé, se serait effondré. Mais rien ne vint aucun cri, aucune larme. J’étais juste là, mimant le spectacle de ce qu’on attendais de moi à un public inexistant, je me sentis con.

Je me relevais, marchais jusqu’à ma chambre mettant quelques coups pieds aux objets qui jonchaient le sol pour les écarter de mon chemin. Mes fringues avaient été jetées à terre. Ils avaient embarqués mes costumes de marque ainsi que mes chemises sur-mesure avec les initiales de mon nom brodées sur le torse. J’imaginais le type se baladant avec mon nom sur la poitrine. Le ridicule de la situation me fit sourire.

Le matelas avaient été tiré au bas du sommier mais j’étais un mec normal et j’avais un compte en banque pas des billets sous mon lit. Je m’interrogeais, peut-être cela se faisait-il encore de planquer de l’argent ou bien la légende était suffisamment ancrée chez les cambrioleurs pour qu’ils prennent la peine de vérifier à chaque fois.

Mon bureau avaient été minutieusement inspecté et vidé. J’y avais entassé toutes ces babioles que j’estimais de valeur. Ils n’avaient pas touché à la bibliothèque. Mes livres étaient intacts. Pour la plupart je les avais acheté de manière compulsive sans les avoir jamais lu. Dans mon imaginaire de mec normal on se devait d’avoir certains ouvrages comme reflet d’une intelligence par procuration. Cela faisait parti de l’attirail du parfait petit être humain ancré dans sa vie et son époque.

Je retournais dans le salon dorénavant vide de tout électronique. Seuls étaient encore là mon canapé et mon vieux piano. Je m’assis sur son tabouret. Les touches blanches et noires s’étendaient de toute leur longueur sous mes doigts. C’est ma main droite qui s’est décidée la première faisant sonner un accord qui en amena un autre. Puis naturellement la main gauche a caressé ces touches depuis si longtemps délaissées. La musique emplie la pièce. Les notes jouaient avec moi pilotant mes doigts pour exécuter ce morceau que j’ignorais connaitre encore par cœur.

Mes mains me faisaient mal de ne pas s’être exercées. Je m’arrêtais, j’avais retrouvé certaines sensations qui m’avaient, à une certaine époque, donné envie de jouer de la musique. Je regardais ma montre, il était 21h. Ce soir là j’avais rendez-vous avec Nico et Isa. Un mec normal aurait foncé au commissariat, un mec normal aurait appelé son assurance, un mec normal aurait prévenu ses amis. Je n’étais plus ce mec normal.

Que regrettai-je du tas de merdes qu’ils avaient emporté. Mes photos que je ne regardais de toutes façons jamais ? Mes films oubliés ? La musique que j’avais méticuleusement piratée pendant des années et stockée pour rien ? Ma télé surdimensionnée avec le son que je n’avais jamais réussi à régler autrement qu’en stéréo ?

Vous considèrerez surement ça comme idiot mais ce soir là je me suis senti soulagé. Enfin rassasier d’une liberté que je cherchais à tout prix dans l’aliénation. J’avais tout perdu, touché le fond et je m’y sentais bien. Dépouillé, je touchais du doigt la vraie liberté.

Je suis retourné dans ma chambre, m’allonger tout habillé sur mon matelas à même le sol. Et pour la première fois depuis des années j’ai dormi, profondément et complètement détendu, la porte de mon appart grande ouverte. Le lendemain je me réveillais reposé. J’ouvris ma fenêtre, le soleil inonda la pièce. Je profitai un instant. Ma montre me rappela que j’étais en retard à mon travail. Je la défis de mon poignet et la jeta par la fenêtre sans remord.

Je n’avais plus peur qu’on arrache ces extensions électroniques de mon corps. L’amputation avait été violente mais s’était finalement bien passée.