Hors norme

J’avançais dans ce que mon ami appelait une maison. Moi je n’avais pas de superlatif assez fort pour décrire la demeure de ses parents. J’avais déjà vu de belles maisons, de très belles même, de ville comme de campagne. Mais rien ne ressemblait à ça. Entièrement bardées de bois, la taille des pièces était démesurée et donnait le vertige. J’avais l’impression d’être un intrus dans une maison surdimensionnée destinée à des hommes de trois mètres.

Mais malgré leurs surfaces, les pièces étaient surchargées d’objets tout autant inutiles qu’ancrés dans mon imaginaire. Dans le salon, on trouvait aussi bien, une énorme bibliothèque en désordre sur laquelle on avait posé une échelle pour atteindre les ouvrages les plus hauts. Que de vieilles cartes aux bords abimés roulées et empilées dans un panier en osier originellement destiné à porter des  buches pour la cheminée. La bougie d’un chandelier consumée depuis longtemps avait coulée sur le bord d’un petit guéridon formant des stalactites de cire imprégnées de poussières. Les tables étaient chargées de bibelots qui n’avaient, comme tout le reste, aucun lien apparent les uns avec les autres. Je déambulais dans ce capharnaüm essayant de m’imprégner de cette culture locale qui ne me semblait rien à voir avec la mienne. Mais à force d’y regarder je finis par comprendre.Tous ces objets avaient une teinte unique, marron, couleur bois foncé. Donnant à cette ambiance mystérieuse une forme d’homogénéité et un je-ne-sais-quoi de chaleureux dont seuls quelques instruments purement fonctionnels dénotaient du reste.

Le salon des parents de Jin me rappelait le grenier de mes grands-parents. Entre ces vieux appareils photos, la mappemonde arborant un magnifique URSS gravé et ces fenêtres hors de portées cette demeure avait tout pour me replonger dans mon enfance.

On est dimanche, mes parents terminent leur déjeuné arrosé dont l’heure du café correspond à celle de mon goûter. Je me revois, gorgé d’une bravoure infantile, prêt à aller explorer en secret les combles interdits de la vieille maison. Je me souviens encore de cet univers fait de vieux cartons, de draps, l’odeur de la poussière volant dans les rayons de soleil filtrés par l’unique lucarne ronde du fronton. Je m’imagine trouver un trésor oublié de tous.  Je m’imagine dans la peau de mes héros de papier qu’ils s’appellent Mandrake ou Rahan. Je m’imagine combien être adulte est fascinant.Je tremble pour le plaisir, pour connaitre la vraie limite de mon supposé courage. Si l’accès m’était interdit c’était certainement pour me cacher quelque chose ; je veux savoir quoi. Armé d’une balayette et d’une peluche je soulève un vieux drap. Un bruit, je m’efforce de ne pas crier. Je recule serrant la peluche contre moi comme un talisman protecteur.

Les images traversaient mon esprit aussi clairement que si je les avais eues sous les yeux.Je marquai un temps d’arrêt comme après un effort trop violent. Celui d’une expérience dont on n’a pas l’habitude, le choc d’une première métempsychose, une transmigration des âmes. Je ne venais pas simplement de me souvenir de mon passé mais de le revivre.

Jin me regarda par-dessus son épaule puis me dit :

« Viens, je vais te montrer quelque chose. »

Nous avons emprunté un escalier caché derrière une des doubles portes du salon. Les marches couvertes d’une épaisse moquette aux motifs complexes étaient légèrement trop hautes de quelques centimètres rendant la montée pénible. En haut de l’escalier une nouvelle porte était ouverte, Jin la franchit, j’étais essoufflé. Nous nous sommes retrouvés sous les combles de l’immense toit. Les poutres étaient colossales et s’élevaient, une fois encore, à plusieurs mètres au-dessus de nos têtes. Jin m’a entrainé jusqu’à une verrière de fer forgé, faite de milliers de petits carreaux vitrés donnant sur l’extérieur. Jin saisit la poignée située à hauteur de son regard et ouvrit.

Une terrasse s’étendait devant nous. Enfin, Jin appelait ça une terrasse, car techniquement ce que j’avais sous les yeux se situait bien en extérieur et au dernier étage de la demeure. Mais à mon échelle c’était un jardin. Un très grand jardin verdoyant, luxuriant. A la fois chaotique et terriblement attirant, comme l’était le salon ou le grenier de mon enfance, comme tout ce qui émanait de cette maison hors norme. Jin souriait simplement. Je fis quelques pas, une pluie fine courait entre les rayons du soleil d’automne sans être désagréable. Le jardin était aussi vert que la maison était boisée mais formaient un tout cohérent. Je ne pouvais imaginer qui vivait là. Jin avait dû y passer ses premières années. Ses parents continuaient certainement à y habiter. A seulement quelques encablures de la folie parisienne ce havre de paix résonnait comme la plus chère folie privée que je connaissais. Qui pouvait être assez riche pour faire édifier un tel monument ? C’était tout aussi aberrant qu’inconcevable. Sans que j’eu besoin de le demander Jin me dit :

« A l’origine c’était un héritage, du moins pour le terrain. Pour le reste… » Il laissa sa phrase en suspens, attendant une réaction de ma part. Voyant que je restais muet, il continua :

« Pour le reste, enfin, tu sais ce que c’est… Je vais nous chercher à boire, je reviens. »

Je n’avais aucune idée de quoi il pouvait bien parler mais je n’avais pas l’intention de le pousser sur ce terrain. Je hochais la tête d’un air entendu, me disant qu’il devait certainement me prendre pour plus intelligent que je n’étais. Il paru satisfait et parti.

Seul, je me suis lancé dans l’exploration du jardin. Flânant sans but, je me suis rapidement perdu sous la voute de verdure. J’empruntai alors un pont et passai au-dessus d’un bassin. Des carpes nageaient mollement sous la surface de l’eau, nullement effrayées de ma présence. Comme tout le reste, ce jardin était à la limite du réalisme. Concevable mais improbable. L’architecte à l’origine de cette réalisation devait avoir été recruté dans un asile de fous. Je l’imaginais sur ces planches à dessin traçant l’œuvre de sa vie.

A nouveau je me suis retrouvé noyé dans mes propres souvenirs. Je me souvins de l’image de mon père traçant à la règle ma chambre en perspective. Sous chaque coup de crayon les murs, puis les meubles prennent vie sur sa feuille de papier.  En quelques coups de gomme il déplace une penderie avec une facilité déconcertante. Il est professeur d’arts et rien de ce qu’il créé ne m’intéresse d’avantage que ses dessins en perspective.

Lui voit ça comme un échec, celui de ne pas avoir réussi à me transmettre son amour de l’art et de la liberté créative. Mais, comme enfant, je suis du genre psychorigide, passionné par les règles et les codes, le dessin en perspective répond parfaitement à mes attentes. Pour lui qui vénère Basquiat et Warhol, me voir plongé dans ses vieux albums BD des cités obscures le désespère. Mais, estimant qu’il s’agit malgré tout d’une forme créative, bien que de basse engeance, il consent à répondre à chacune de mes demandes de nouveaux dessins.

Dans ma chambre j’ai un classeur dans lequel je range chacun de ses dessins. Je les regarde de temps en temps, généralement quand j’y ajoute une nouvelle illustration de mon père. Il s’inspire souvent des lieux ce que je connais, ma chambre, notre cuisine ou les pièces de la maison de mes grands-parents. Mais parfois il s’amuse à imaginer de nouveaux décors ou donne corps aux descriptions des histoires qu’il me lit pour m’endormir. Je contemple un moment le dessin du terrier de Bilbo le Hobbit. Il a les pieds sur la table de son salon, fume une longue pipe coudée en se balançant sur sa chaise.Chaque page de mon classeur amène son lot d’émerveillements. Même si je les ai déjà regardées mille fois, je découvre toujours de nouveaux détails qui m’avaient échappés la fois précédente.

Ce classeur agit sur moi comme une chronologie inversée. A mesure que je le feuillète je me remémore chacun des moments liés aux illustrations que j’ai sous mes yeux d’enfant. Je tourne les pages et remonte le temps jusqu’à retomber sur le premier croquis. Celui par lequel j’avais débuté ce classeur et ma collection. Je me souviens avoir demandé à mon père de garder son dessin alors qu’il était prêt à le mettre à la poubelle. Il avait d’ailleurs été partiellement froissé mais je le conservais comme un trésor. Comme les autres illustrations de ma collection, c’était une perspective. Elle représentait une étrange maison, bardée de bois. Maison dans laquelle les portes sont trop grandes et les fenêtres trop hautes. Maison immense où j’avais demandé à mon père de transformer sur son dessin la terrasse en un jardin fantastique.

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Illustration (en perspective) de François Schuiten pour « Les Cités Obscures », tous droits réservés à ce génie.

Le fils de la Destruction

Le choc est violent, le métal se met à gémir. Lentement la voix grinçante de deux lames d’acier frottant l’une contre l’autre couvre le vacarme ambiant. Je peux sentir chacun de mes muscles focalisé sur ce minuscule point de contact. Mon épée comme seul rempart à la mort.  Je regarde mon ennemi dans les yeux derrière nos lames croisées. Je sens son épée trembler dans cette épreuve de force brute. A bout, il se décale nos épées plongent vers le sol. Je relâche la pression d’un coup, il perd l’équilibre. Je tourne sur moi-même entrainé par le poids de mon arme. Il m’offre son flanc à découvert. J’y plonge mon épée. Je sens ses côtes casser sous son armure en cuir. Il s’effondre. Il est hors combat. Un instant j’hésite. Et puis je fais tourner la lame dans ma main, pointe vers le bas, et l’enfonce dans son corps.

J’évite de justesse un coup arrivant dans mon dos. J’arrache mon épée du cadavre en tournant pour faire face à ce nouvel adversaire.  Mon cœur bat à tout rompre. J’ai le souffle court, trop d’effort en trop peu de temps. C’est mauvais. J’esquive à nouveau.  J’envoie un violent coup de pied dans l’entrejambe du combattant. Il se plie en deux, je lui éclate le nez avec mon genou. Il lâche son épée pour porter ses mains au visage. Je me jette sur lui  pointe en avant, il meurt sur le coup.

Je manque d’oxygène, je suffoque.  J’avance, un pied devant l’autre au cœur de la fournaise, un mètre, puis deux. Un nouvel assaillant se dresse au travers de mon chemin, je relève ma lame. Il change de direction préférant charger un de mes compatriotes dans le dos. Plus facile. Je le laisse faire.  La mort de ce type allait me permettre d’avancer et récupérer encore un peu me laissant encore un espoir de sortir vivant de ce bourbier.

Je n’entends plus que le fracas  des armes et quelques cris agonis. Nous sommes tous épuisés, eux autant que nous.  Le terrain n’est plus que boue dans lequel rester en place signifie s’enfoncer. La bataille a débuté il y a tout au plus une dizaine de minutes. Bataille rangée, ils avaient dit. Certains avaient même osé parler de guerre propre. Je plante mon épée dans le dos d’un adversaire, la pointe ressort par son ventre. Je pose mon pied sur son dos pour déloger ma lame de son corps inerte. Le cadavre tombe en avant face contre terre.  Le nombre de morts et de blessés graves déjà en nombre celui des valide.  Comme un tapis de cadavres, les corps recouvrent peu à peu la boue.

Je marche sur des morceaux d’êtres humains mais continue à avancer. J’écrase une main, roule sur une tête. Plus personne n’a envie de se battre, la fureur du départ a fait place au désarroi. Nous fuyons le regard des autres, espérant qu’ils ne viennent pas nous chercher. Quand l’un d’eux s’approche trop, je grogne et feins une assurance supérieure ça les décourage. Mais en réalité je ne sais pas si j’arriverai encore à lever l’épée qui pend mollement au bout de mon bras.

Tous les muscles de mon corps me crient d’aller mourir sous les coups ennemis mais mon putain d’instinct de survie tient bon et s’accroche à ma volonté comme mes doigts à la garde de mon arme. Un jeune mec se dirige vers moi. Je soupire. Il lâche son épée et commence à courir. Ses yeux fous me font frémir. Il se jette, par réflexe mon bras relève ma lame. Il s’empale sur mon épée. Autour de l’acier profondément enfoncé dans ses entrailles une tache rouge se dessine en cercle sur sa chemise blanche. Il ne détache pas ses yeux des miens. Il pose ses deux mains sur ma lame et s’enfonce un peu plus l’épée dans le corps. Il avance, n’est plus qu’à quelques centimètres de mon visage. Ma main est tétanisée sur la garde. Le jeune homme sourit, il n’a pas plus de vingt ans. Son cerveau a rendu les armes d’en avoir trop vu, trop vite. Je ne veux pas être le prochain. Mais le désespoir est à portée de main, il serait si simple d’y céder.

Je n’ai plus la force, je lâche mon arme, le garçon tombe, son corps sur un autre corps. Quelques groupes continuent de se battre pendant que des individus isolés marchent sans but. Sous mes pieds le tapis des morts semble me regarder fixement de leurs yeux vides. Ils m’appellent, m’invitent à me joindre à eux. Le monde se fait distant je marche sur les limbes. Dans le royaume du dessous les âmes forment le flot continu d’une rivière en crue. Au bout du chemin, la mort, la délivrance. La promesse incongrue d’un monde supposé meilleur. Mensonge ! Seule la vie nous guide. Notre jeunesse est tout ce que nous avons de plus précieux et nous la monnayons au prix de nos ambitions personnelles. Prêché par nos anciens, le sacrifice est érigé en valeur. Bercé d’une illusion que plus tard tout sera mieux mais plus tard il sera simplement trop tard.

Qui leur dira ? Et de toute façon qui m’écoutera ?

Je hurle, leur dit de revenir. Mais les âmes continuent leur marche vers le néant sans me prêter attention. La vie m’échappe, derrière moi le fil de mon existence est déjà bien long. J’ai déjà trop perdu, les heures qui s’écoulent maintenant me rapprochent de la mort plus rapidement que jamais. Mais au loin je perçois mon sang courir dans mes veines. Mon cœur battre comme un cheval au galop. Mes poumons se remplissent et se vident. L’oxygène chasse les déchets de mon corps. Devant mes yeux le voile rouge du sang recouvre tout. Ma main gauche a saisi une lame courte que je tiens inversé. Dans ma main droite une deuxième arme s’abat sur un homme. Tout est ralenti. J’évite puis accélère. Le fer que je tiens entame la chair tendre d’une gorge. L’image se fige un instant qui me permet d’évaluer la situation. Mes sens se réveillent doucement. Les gens tombent et rejoignent les flots du torrent des limbes. Je ne fais plus de distinction dans la destruction, le vivant devient mort. Je déploie mes ailes. En quelques battements je m’abats sur un nouveau groupe. Mes armes chantent leur mélopée macabre. Ils essayent de m’atteindre mais nous ne jouons plus dans les mêmes sphères. Leur lenteur est sans mesure en comparaison de mes capacités. Mon corps est couvert de sang, de leur sang. Le champ de bataille se transforme un charnier érigé à ma gloire.

Des troupes fraiches investissent les lieux. Je ne peux m’empêcher de laisser échapper un  grognement de satisfaction. Ils chargent puis à mesure qu’ils s’approchent de moi, les premiers esquissent un mouvement d’hésitation.

Ralentissement.

Le sang frais coule encore de mes lames. Elles en réclament encore. Je peux lire la peur sur les visages des soldats. Subjugués, ils ont stoppés leur charge. Autour de moi se dessine un périmètre vierge de toute vie. Ils n’osent m’approcher. Je replis mes ailes le long de mon dos. De ma seule volonté je stoppe le flux des âmes que je rappelle à moi.

Enfin ils m’écoutent.

Une aura de terreur se dégage de mon être. Les premiers rangs sont pris de panique. Ils essayent de fuir mais peine perdue. Les vivants sont retenus par les cadavres qui enserrent leurs chevilles de leurs mains décharnés. Les morts se relèvent. C’est la débandade.

Le meilleur moment.

Je m’élance, déploie à nouveau mes ailes qui me portent à une vitesse prodigieuse. Je plonge dans la foule paniquée des soldats et y dessine un long sillon sanglant, puis un autre et encore un troisième. Ceux que je ne tue pas sont rattrapés par les cadavres que je contrôle. Il n’y a plus de bons, plus de méchants, plus d’uniforme. Uniquement la mort aveugle dont je suis l’archange.

Depuis longtemps les généraux se sont enfuis. Qu’importe !Ils colporteront ma légende.

Je suis éveillé.

Je donnerai au monde les morts qu’il mérite. Le vivant n’a plus lieu d’être, une nouvelle ère s’ouvre à nous. Une nouvelle ère dans laquelle l’homme n’a plus sa place.

Dessin de Brom, tous droits réservés god bless him and America !

Un mec normal

Un soir après le boulot, comme chaque jour, comme chaque mec normal que je côtoie, je suis rentré chez moi. J’étais stressé, shooté au café depuis 6h30, j’avais enchaîné les réunions, amassé le travail, ingéré, traité, rebalancé les dossiers de merde pour gagner du temps en espérant juste que mes vacances n’arrivent avant qu’ils ne me reviennent. J’étais un mec normal, hyper connecté,  passant ses week-end à chasser le soleil dans le sud de la France. Je baisais, un peu, picolais, beaucoup. Mais jamais trop la même bouteille, jamais trop la même fille. Je m’en gargarisais collectionnant les excès comme des victoires sur l’existence.

Et puis y a eu ce soir. J’ai voulu mettre ma clef dans la serrure avant de comprendre que ma porte n’en comportait plus. Je suis resté, ma clef à la main, contemplant le trou dans ma porte que devait occuper une poignée et certainement un barillet le matin même. Sans que je bouge la porte s’est ouverte toute seule sous l’effet d’un léger vent traversant le grand appartement que j’habitais.

L’entrée était dévastée. Des feuilles importantes au préalable rangées recouvraient le sol en l’explorant par petits bonds frétillants au rythme du courant d’air. Mon bout de porte manquant était là aussi à moitié recouvert par un linceul de factures et autres avis d’imposition. J’enjambais ma poignée, vaillant soldat tombé au champ d’honneur pour la défense de mon territoire et de mon intimité.

Ils avaient fait ça vite, ils avaient fait ça salement. Mes meubles avaient été bousculés, certains renversés. Ils avaient volés tout ce qui avaient une valeur, ma télé, mon ordinateur, mon téléphone portable oublié le matin sur la table. Ma console de jeux, mon ampli, quelques montres, mon appareil photo, mes DVD. Mes objets avaient retrouvés leur liberté. Aujourd’hui, ils étaient à l’arrière d’une camionnette en route pour être revendu au City Cash le plus proche. Peut-être même mon caméscope ornait t’il déjà la vitrine d’un vendeur d’occasions, le ventre encore gonflé de mes indigestes films réalisés en Thaïlande plus d’un an auparavant.

J’ai voulu appelé la police et puis je me suis rendu compte que je n’avais plus de téléphone. Je me suis assis, par terre, au milieu de mon couloir. J’ai cru que j’allais pleurer. Un mec normal aurait dû se sentir violé, se serait effondré. Mais rien ne vint aucun cri, aucune larme. J’étais juste là, mimant le spectacle de ce qu’on attendais de moi à un public inexistant, je me sentis con.

Je me relevais, marchais jusqu’à ma chambre mettant quelques coups pieds aux objets qui jonchaient le sol pour les écarter de mon chemin. Mes fringues avaient été jetées à terre. Ils avaient embarqués mes costumes de marque ainsi que mes chemises sur-mesure avec les initiales de mon nom brodées sur le torse. J’imaginais le type se baladant avec mon nom sur la poitrine. Le ridicule de la situation me fit sourire.

Le matelas avaient été tiré au bas du sommier mais j’étais un mec normal et j’avais un compte en banque pas des billets sous mon lit. Je m’interrogeais, peut-être cela se faisait-il encore de planquer de l’argent ou bien la légende était suffisamment ancrée chez les cambrioleurs pour qu’ils prennent la peine de vérifier à chaque fois.

Mon bureau avaient été minutieusement inspecté et vidé. J’y avais entassé toutes ces babioles que j’estimais de valeur. Ils n’avaient pas touché à la bibliothèque. Mes livres étaient intacts. Pour la plupart je les avais acheté de manière compulsive sans les avoir jamais lu. Dans mon imaginaire de mec normal on se devait d’avoir certains ouvrages comme reflet d’une intelligence par procuration. Cela faisait parti de l’attirail du parfait petit être humain ancré dans sa vie et son époque.

Je retournais dans le salon dorénavant vide de tout électronique. Seuls étaient encore là mon canapé et mon vieux piano. Je m’assis sur son tabouret. Les touches blanches et noires s’étendaient de toute leur longueur sous mes doigts. C’est ma main droite qui s’est décidée la première faisant sonner un accord qui en amena un autre. Puis naturellement la main gauche a caressé ces touches depuis si longtemps délaissées. La musique emplie la pièce. Les notes jouaient avec moi pilotant mes doigts pour exécuter ce morceau que j’ignorais connaitre encore par cœur.

Mes mains me faisaient mal de ne pas s’être exercées. Je m’arrêtais, j’avais retrouvé certaines sensations qui m’avaient, à une certaine époque, donné envie de jouer de la musique. Je regardais ma montre, il était 21h. Ce soir là j’avais rendez-vous avec Nico et Isa. Un mec normal aurait foncé au commissariat, un mec normal aurait appelé son assurance, un mec normal aurait prévenu ses amis. Je n’étais plus ce mec normal.

Que regrettai-je du tas de merdes qu’ils avaient emporté. Mes photos que je ne regardais de toutes façons jamais ? Mes films oubliés ? La musique que j’avais méticuleusement piratée pendant des années et stockée pour rien ? Ma télé surdimensionnée avec le son que je n’avais jamais réussi à régler autrement qu’en stéréo ?

Vous considèrerez surement ça comme idiot mais ce soir là je me suis senti soulagé. Enfin rassasier d’une liberté que je cherchais à tout prix dans l’aliénation. J’avais tout perdu, touché le fond et je m’y sentais bien. Dépouillé, je touchais du doigt la vraie liberté.

Je suis retourné dans ma chambre, m’allonger tout habillé sur mon matelas à même le sol. Et pour la première fois depuis des années j’ai dormi, profondément et complètement détendu, la porte de mon appart grande ouverte. Le lendemain je me réveillais reposé. J’ouvris ma fenêtre, le soleil inonda la pièce. Je profitai un instant. Ma montre me rappela que j’étais en retard à mon travail. Je la défis de mon poignet et la jeta par la fenêtre sans remord.

Je n’avais plus peur qu’on arrache ces extensions électroniques de mon corps. L’amputation avait été violente mais s’était finalement bien passée.

Mémoire de pierres

— Je ne me vois pas rester ici ! Lui dit-elle comme une confidence gardée depuis trop longtemps

— Et bien moi si ! Cette maison c’est tout ce que j’ai, tout ce que j’ai toujours rêvé d’avoir.

— On a pas besoin de si grand. On est deux ! Et on vit dans une bâtisse qui peut au bas mot accueillir une vingtaine de personnes, s’énerva t’elle. Ce qui pourrait éventuellement avoir un intérêt quelconque si nous n’étions pas complètement perdu au milieu de nul part et que par conséquent aucun de nos amis ne daigne venir jusqu’à nous.

— Tu exagères, tu oublies Christophe et Céline qui sont passés y a pas si longtemps.

— Y a trois mois, un week-end y a trois mois ! J’en peux plus de vivre toute seule, je suis en train de devenir folle à ne jamais savoir où tu es ! Quand je me couche le soir j’ai peur de ne jamais me réveiller, si des cambrioleurs venaient ici y aurait personne pour nous aider.

— Je croyais que le contact humain te manquait, ironisa t’il.

— T’es vraiment qu’un sale con !

Elle sortie furieuse de l’immense atelier en faisant claquer la porte derrière. Le bruit résonna et se propagea dans toute la maison avant de s’atténuer doucement. Romain soupira. Ce n’était pas la première fois qu’ils avaient ce genre de discussion mais le problème c’est qu’elle devenait récurrente.

Il posa ses outils sur son établi et caressa de la main le bois de l’embrasure de fenêtre qu’il était en train de remettre d’aplomb. Les vieilles demeures demandent toujours beaucoup d’entretien et celle-ci ne faisait pas exception. Mais surtout la maison avait été laissée à l’abandon avant qu’il n’en hérite. Il l’avait récupérée alors qu’elle était au bord de la ruine.

Il entendit le bruit d’un moteur de voiture, jeta un œil et vit la petite Clio de Sophie quitter la propriété en dérapant sur les graviers de l’allée centrale. Cette fois elle était vraiment partie. Romain sorti de son atelier et parcouru les immenses pièces vides disposées en enfilade. Il laissa ses doigts courir sur les murs plusieurs fois centenaires. Il sentit la frise de l’histoire se dérouler, la magnificence de sa construction. Les rêves dans lesquels se projetaient ses habitants pour eux et leurs descendants. A l’époque on construisait pour marquer l’histoire de sa famille. Que s’était-il joué ici ? Quelles joies et quelles drames avaient pu faire vibrer ses murs ? L’histoire de sa famille s’était perdue depuis longtemps et pourtant il sentait sur ses épaules peser le poids d’un destin partagé. Quelque part, dans une autre époque, quelqu’un comptait sur lui pour laisser ce témoignage architecturale en état de lutter encore contre le temps qui passe.

Il y avait sacrifié ses week-ends et ses soirées puis ses vacances, et en enfin son métier. Dorénavant il ne faisait plus que ça, bricoler, retaper, moderniser. Il y passait sa vie mais il ne regrettait rien. De ce jour où le notaire les avait emmener visiter la propriété il avait su que dorénavant sa vie se résumerait à ça. Il avait troqué le stress d’une existence de salarié pour endosser le rôle d’homme libre. Il cultivait ses fruits et ses légumes, allait pêcher, coupait du bois. Il était autonome et pouvait dorénavant se consacrer entièrement à son héritage.

Le soir tombait sur sa demeure, il était le seul maître des lieux. Les visages fugaces de la galerie des portraits lui jetaient des regards noirs et envieux. Lui souriait. Les âmes des morts parcouraient les couloirs. Romain n’y prêtait plus attention, il arpentait les longs couloirs vides de tout mobilier. Ses pas grinçaient atrocement sur le parquet centenaire. Un courant d’air, une porte qui claque avant de se rouvrir dans un grincement. C’était son quotidien depuis maintenant trois ans. Mais cette fois il entendit un bruit sec et clair comme un claquement de doigts. Son cœur bondi, il était seul, il le savait. Les fantômes de ses ancêtres étaient muets, murées dans les souvenirs des pierres. Il se retourna, n’avait pas pris la peine d’allumer la lumière. Il connaissait chaque pièce par cœur et pouvait y circuler les yeux fermer. Parfois même il s’en amusait.

Un autre claquement, vif, net brisa à nouveau le silence. Sa première impression se confirma. Puis le claquement se fit rapide et régulier. La musique se répandit d’un coup poussée de force par cri long et rauque. Les guitares déchirèrent ensuite ce qui restaient de quiétude. D’un pas rapide Romain se dirigea vers la pièce d’où le son semblait provenir. Il ouvrit d’un coup la porte de la cuisine en allumant la lumière. Le vieux poste radio crachait son rythme endiablé à plein poumon. Romain coupa l’interrupteur et la demeure retrouva son calme nocturne habituel. Romain poussa un profond soupir de soulagement, la radio s’était allumée toute seule. Surement dû à une surtension ou une micro coupure électrique. Ses essais comme électricien n’avaient jusqu’à présent jamais été très concluants et la bâtisse souffraient encore d’une installation fragile comme de la porcelaine.

Alors qu’il s’apprêtait à repartir pour se coucher, Romain remarqua un fil électrique traînant sur le sol de la cuisine. Il le parcouru des yeux et remonta jusqu’à la radio, le vieux poste n’était pas branché.

Palabres lacrymales

Avoir l’impression que les choses vont s’améliorer d’elles-mêmes …

 Plus aucune chance de s’en sortir. Le voyage touche à sa fin, j’aurai voulu que se fut plus long, plus dense. J’aurai voulu que l’espoir existe. J’aurai aimé connaitre l’amour d’une main tendue. Aucune chance, juste une conclusion solitaire pour une âme perdue.

 Il était une fois une histoire qui ne fut pas la mienne, un récit trop long, trop lourd à porter. J’ai été écrasé par le poids d’une souffrance que j’ai cru pouvoir endosser. Saleté d’humanité, moi j’y ai cru, trop. J’ai écarté l’instinct, la bête. Mais cette belle sensibilité n’est que le vernis de notre propre sauvagerie. Nous sommes faits pour nous entretuer et briser les apparences sociales qui nous régissent. Les règles ne sont écrites que par des hommes qui ne veulent surtout pas qu’elles s’appliquent à eux. Hommes je vous hais, j’y ai perdu ma vie à trop vouloir y croire.

 Mais vous ne m’aurez plus maintenant je choisis. J’ai repris mon existence en main dans le seul but d’y mettre fin. Dans l’immensité de ce vide je n’ai plus peur. Je me sens enfin libre. Volant sans aile, petit corps suspendu à la dimension du temps. Seuls les grains de sable s’écoulant sur le verre ont encore un rôle à jouer dans ma chute. Mais vous, vous tous, vous ne m’aurez plus. Je suis devenu insaisissable. Un souffle d’air perdu mais enfin libre.

 L’ignorance est tout ce que vous avez et la vie n’est rien. Nous ne sommes qu’un point dans l’immensité de l’univers. Nos créations ne sont que fantaisie. Nous cherchons la postérité comme l’adoubement ultime de nos semblables. Nous sommes le centre de notre monde mais personne ne repousse les frontières au-delà de notre seule existence. Notre peur de savoir que l’on est rien nous pousse à nous couvrir les yeux et fermer notre esprit. La croyance et la spiritualité  n’ont de cesse de nous chercher une place, un rôle à jouer dans cette immensité.

 Qui rejette ce qui fait de lui un être humain saura comme j’ai su. Nous ne sommes rien, à jamais rien, voguant dans le vide, notre lien social pour seule amarre à notre perte. Brisez-le et vous serez libre.

Mais vous avez fait votre choix, celui de continuer à vivre dans votre prison plutôt que de prendre le risque de remettre en cause ce que vous croyez avoir acquis. Argent, connaissance et reconnaissance qu’en ferez-vous une fois que le monde que vous foulez de vos pieds aura disparu dans le grand cataclysme ? Il n’en restera qu’une brève lumière scintillante et lointaine que nous appelons aujourd’hui simplement étoile. Nous ne sommes qu’un hasard, une aberration biologique pour toujours et à jamais.

 A l’échelle de ce temps que nous comptons faute de le maitriser notre existence ne vaut plus qu’un claquement de doigts. Un son sec et net qui s’étouffe aussi vite qu’il n’apparait. Détail insignifiant au milieu du vacarme provoqué par ce qui nous entoure vraiment, le monde, l’espace, l’univers. La boucle se referme sur cette seule valeur aussi insaisissable que mon esprit bientôt libéré de mon corps ; le temps.

 Mais pourquoi ? Qu’avons à prouver, à qui ? Maintenant je sais que rien n’est jamais dû à personne.

 La fin est proche. Ainsi fut ma dernière pensée avant que ce corps qui ne m’a jamais apporté que des souffrances ne s’écrase mettant fin à ma vie sans importance. Petite parcelle d’une communauté humaine elle-même dérisoire dans l’immensité de l’espace infini qui nous entoure.

Infinité, seule notion à conserver son importance au titre de ce qui est pour nous indéfinissable.

 Adieu humanité.

Testament (4) – Fin de la première partie

La vidéo de l’agression de Viktor s’était retrouvée sur le Réseau dés le lendemain de l’évènement. On n’avait jamais su qui avait lancé le film. Certainement un petit informaticien qui par conscience citoyenne avait voulu faire réagir. L’histoire en a perdu toutes traces. Même la fameuse caméra avait été démontée. Appartenait-elle à un particulier ? A un chasseur de prime ? Toujours est-il et quelque en soit l’origine, la vidéo avait fait le tour du monde plus rapidement que n’importe quel chat jouant du piano.

Outre le combat qui avait laissé mon frère pour mort, les gens avaient été choqués par le vol des denrées alimentaires. Ce fut le réveil d’une conscience citoyenne qu’on croyait perdue depuis longtemps. Viktor n’avait été qu’une agression de plus et il avait eu la chance de s’en sortir vivant là où les meurtres se comptaient par dizaine chaque nuit. Mais aux yeux du monde il était devenu un héros, défendant le bien commun au péril de sa vie.

Tout avait débuté par la traque de Christo. Les bons citoyens métamorphosés en justiciers sans peur criaient vengeance. Certains offrir des primes, les petits génies de l’informatique le traquèrent, sa famille, ses relations furent livrées en pâture à la masse. Il essaya bien de se rendre aux autorités de Salem mais la population lui était tombée dessus avant la justice. Et le tribunal populaire d’une foule en colère est sans pitié. Christo n’avait été qu’un prétexte, catalyseur malgré lui du sentiment d’injustice qui étouffait les habitants de Ladèche.

Deux mois après l’hospitalisation de Viktor, répondant à la mobilisation générale, des gens de tous horizons muent par la seule énergie de ceux qui n’ont plus rien à perdre qu’une vie de misère, se lancèrent dans la guerre. Les politiques avaient, à tord, considérés les populations comme de doux moutons malléables et corvéables. La désillusion fut pour eux tout aussi rapide que violente. L’épisode Christo n’avait été qu’une simple mise en bouche, une sorte de répétition avant la grande représentation générale donnée par ceux qui se sont un jour senti mis à l’écart, et ils étaient nombreux. Les politiques et les dirigeants de grandes sociétés furent pourchassés comme des bêtes. Les androïdes en profitèrent largement pour assoir leur indépendance et encouragèrent même les révoltes. Dans un climat d’euphorie violente ceux qui furent un jour au sommet de la pyramide étaient devenues les victimes d’un jeu social et sanguinaire où chacun pouvait régler ses comptes, décomplexé du poids social de la vengeance.

Viktor fut le symbole de cette révolution. A peine remis de ses blessures, il endossa l’habit de la contestation. Certains crient aujourd’hui à la manipulation, il y en a surement eu. Mais je crois surtout que personne ne s’attendait à trouver derrière le garçon qu’on avait sorti de son lit d’hôpital, un chef autoritaire et insoumis.

Mais plus rien ne semblait pouvoir arrêter le rouleau compresseur révolutionnaire poussé par l’arrivée de méta-humains qui, par leurs armes et leur technologie, furent décisifs. Mais le pouvoir n’avait pas dit son dernier mot et conservait les moyens de lutter. L’argent poussait à la trahison. L’idéal contestataire montrait aussi des limites dans ses contradictions. La lutte ne tenait que par elle-même et sans elle la cohésion ne pouvait perdurer. Dans ce jeu de dupe, l’humanité avait suffisamment de grief envers elle-même pour s’entre-déchirer jusqu’à la nuit des temps.

Mais la fin s’était finalement imposée et avait précipité le vivant dans le gouffre sans fin de ce qu’on appelait le Grand Cataclysme. Il tua l’immense majorité d’entre nous, nous faisant perdre toute velléité de poursuivre notre lutte pour autre chose que notre seule survie. Son origine restait encore aujourd’hui le plus grand des mystères. Beaucoup s’accordaient toutefois sur le fait que les méta-humains n’y étaient pas étrangers, ce qui alimentait les rancœurs et justifiait encore la mise à l’écart de ceux qui avait en partie libéré les humains du joug qu’ils s’étaient eux-mêmes imposés.

Viktor faisait parti des rares leaders à avoir survécu à la révolution et au Cataclysme. Naturellement l’humanité déboussolée s’était tournée vers lui pour lui redonner un cadre contre lequel elle n’avait pourtant cessé de lutter. La nature de l’homme est ainsi faite, un animal social ne peut pas vivre sans chef de meute, et pour la deuxième fois de son histoire ce fut mon frère qui joua le rôle du berger conduisant le troupeau.

Quelles seraient les conséquences si on apprenait demain que le leader spirituel de la plus grande révolution humaine n’était pas ce bon gamin victime de la haine ordinaire ?

Je dévisageais Viktor comme je regardais un miroir. Il n’avait pas décroché un mot depuis notre départ précipité du bar. Je re-visionnais mentalement le film de l’agression. Christo puis chacun de ses hommes, avaient été rapidement retrouvés et exécutés dés les premiers jours de la contestation. Aujourd’hui il ne restait plus que lui,  victime et unique témoin vivant de ce qui avait embrasé le monde. La popularité de Viktor comme sa vie était fondée sur des non-dits. Nous étions maintenant deux à le savoir, il m’avait mis de force le doigt sur la gâchette du pistolet qu’il tenait sur sa tempe depuis ce jour.

J’allumais la radio, l’unique station encore active diffusait un vieux rock d’avant guerre. Le chanteur avait la voix cassé, j’aimais bien cette chanson.

Je commençais à fredonner, Viktor siffla pour m’accompagner sur le refrain. Au couplet je chantais, au deuxième refrain nos voix se mêlèrent. Il avait le même timbre que moi ou plutôt j’avais le même que lui. Les paroles déroulaient et plus nous chantions fort pris d’une euphorie galvanisante. Au dernier refrain nous hurlions à pleins poumons les derniers mots de la malheureuse chanson allègrement massacrée. Il se mit à rire, je rigolai aussi.

J’avais beau détester tout ce qu’il représentait, c’était mon frère, mon jumeau. La vie avait choisi de lui donner l’opportunité de jouer un rôle dans le destin de l’humanité, il l’avait saisit sans se poser de question. Il avait ensuite improvisé, jouant les bons coups au bon moment et s’en était tiré avec les honneurs. Il avait eu ce qu’il considérait être de la chance et que j’estimais être une malédiction. On ne peut pas vivre une vie normale quand on est le sosie de l’homme qui fut le plus connu de la planète. J’ai toujours vécu ma fausse notoriété comme un dommage collatérale imposé par ses lubies. Mais qu’est ce que je pouvais y faire maintenant ? Le passé était le passé et quelque soit l’intensité de ma rancœur envers mon frère, elle ne pourrait jamais le modifier. Je devais accepter de vivre avec ou mourir, aucune autre alternative n’existait.

— Tu sais, lui dis-je, je crois que je vais laisser tomber cette histoire de biographie.

Il hocha la tête.

Nous avons continué à rouler, chacun perdu dans nos réflexions.

Il avait construit ce que j’étais ma différence, mon semblable, mon frère.

Testament (Partie 3)

 Viktor fixait la table, les yeux dans le vide, perdu dans une marée de souvenirs qui semblaient vouloir remonter trop vite à la surface. Il soupira. Me fit signe d’attendre, il leva la main, le barman arriva avec deux bières qu’il posa devant nous. Je le fixai, c’était bien un androïde, sa peau lisse était légèrement rouge, son module de camouflage devait être de mauvaise qualité. Il ne se força même pas à nous donner l’illusion de sourire mais je crois qu’il nous reconnu. Il parti, Viktor prit une longue gorgée de sa bière. Je ne touchai pas à la mienne. Il grimaça en reposant son verre.

— On devrait interdire aux machines de faire de la bière pour les humains, me dit-il. C’est dégueulasse !

— Si tu continuais ton histoire plutôt que de commenter les talents de brasseurs du propriétaire de ce trou, que tu as choisis.

Il fit une moue boudeuse que je lui connaissais trop pour qu’elle ait une quelconque influence sur moi, puis voyant que cela ne prenait pas, il reprit :

— Jusque là, les narcos nous avaient plus ou moins laissé bosser tranquille. En tant qu’humanitaire, ou assimilé comme tel, on était plutôt épargné. Personne n’avait d’intérêt à laisser la population mourir de faim. En contrepartie de notre tranquillité nous arrosions chacun des cartels avec une partie des vivres que nous envoyaient Salem. Mais un jour nous avons reçu beaucoup moins que d’habitude, j’étais inquiet quant à ce que nous pourrions distribuer. Je savais que si la nourriture venait à manquer. Elle deviendrait alors un enjeu stratégique de la guerre que se livrait les narcos. Quand j’ai vu Christo débarquer avec ses hommes ce jour là j’étais presque soulagé. Même si on ne s’était pas vu depuis au moins un an, je le connaissais, j’allais pouvoir lui expliquer. Je me suis planté devant lui et j’ai commencé à lui dire qu’il nous manquait une partie de notre livraison. Il me regarda me dit que ce n’était pas son problème qu’il venait chercher ce que je lui devais. La logique aurait voulu que je la ferme et que je lui laisse une part du stock au détriment des populations. Pour tout dire, ça ne m’est même pas venu à l’idée. A la place, ça m’a énervé, je l’ai mis au défi de nous voler. Il ne pouvait pas reculer, ça voulait dire perdre la face devant ses hommes en pleine guerre. Il m’a frappé aux côtes, je n’ai pas réussi à esquiver il m’en a pété deux. Un combat ce n’est pas comme dans les films ça se règle généralement en deux coups, trois si t’es pas doué. Dans mon cas un seul à suffit à me mettre out. J’étais à terre, incapable de me relever. Je sentais le gout métallique du sang dans ma bouche et pourtant je l’ai insulté. Il m’a mis un coup de pied dans l’estomac, j’ai vomi sur le coup. Autour de moi les gens de mon équipe s’enfuirent effrayé pendant que les hommes de Christo me tenaient en joug. Mais ça ne m’a pas empêché de continuer à provoquer mon bourreau. Christo s’est acharné sur moi en me hurlant de fermer ma gueule. Tant que j’ai pu, je l’ai insulté. Ma vie au milieu de cette guerre sans lendemain m’était devenue insupportable. Mourir m’était égale mais je voulais qu’il souffre. Qu’il culpabilise d’avoir dû me tuer dans l’unique but de voler quelques rations à une population délaissée. Je voulais que l’inutilité de son geste le hante tout le reste de sa vie. Il m’a laissé pour mort et récupéré l’intégralité des marchandises. La suite on la connait, les gars de l’équipe reviennent, me trouve agonisant, ils appellent les secours.

—Tu veux dire que la malheureuse victime qui a émue l’humanité était à la fois volontaire à son propre lynchage mais aussi connaissait son agresseur ? Tu sais que si j’écris un truc comme ça ils vont tous me tomber dessus ?

— Tu voulais la vérité, et bien tu l’as ! Maintenant t’en fais ce que tu veux ce n’est plus mon problème. Me répondit-il énervé.

— Et de tous ceux à qui t’a un jour raconté ton histoire tu décides comme ça par le plus grand des hasards de me balancer à moi ta fameuse vérité ? J’étais ulcéré.

— Les autres ne sont pas mon frère jumeau ! Merde à la fin !

Il avait hurlé ces paroles. Il s’était levé et avait frappé du point sur la table renversant son verre. Les gens du bar s’étaient retournés vers nous. Un silence de mort flottait avant de se transformer progressivement en bourdonnements de chuchotis. Ils avaient maintenant tous reconnu Viktor, je vis le barman glisser la main sous son comptoir.

— On s’en va ! lui dis-je.

J’ai laissé un billet sur la table, ramassé mon manteau et nous sommes partis en direction de l’escalier de sortie. Un type se mit au travers de notre chemin. C’était une véritable armoire à glaces, au moins deux mètre trente, taillée dans le rock. Un cyborg déguisé sans le moindre doute. Il devait pencher la tête en avant pour ne pas toucher le plafond. Je le regardais sans baisser le regard :

— Laisse-nous passer ! lui dis-je.

Il me dévisagea un moment avant de me dire de sa voix rauque :

— Je ne sais pas ce que vous foutez là tous les deux mais je ne vais certainement pas vous laisser partir comme ça. J’ai un compte à régler avec l’un de vous deux.

— Ce n’est pas nous qui avons choisi de vous voir pulluler, lui dit Viktor. On avait rien demandé à personne alors faut arrêter de venir jouer les victimes !

— Sans nous tu serais mort !

— Sans votre technologie on serait mort, mais sans vous on n’aurait peut-être pas eu à affronter le cataclysme.

La tension était palpable et ne cessait de monter. D’un revers de la main le géant fit voler une chaise qui traversa la salle avant de s’éclater sur le mur. Sans attendre de réaction supplémentaire, Viktor me bouscula et frappa le cyborg au ventre. Je vis la bague que mon frère portait briller un court instant. Le choc projeta le colosse en arrière. Il tomba lourdement sur le sol crasseux. Viktor se jeta sur lui et le frappa au visage. Le colosse lui empoigna le col de sa chemise et le souleva d’une main. Viktor lui asséna un coup de pied qui ne sembla pas émouvoir le géant. Je pris une chaise par son dossier et lui éclata sur une jambe. L’androïde mis un genou à terre sous la violence du choc et lâchai Viktor qui inspira une grande bouffé d’air en tombant. Le géant tourna la tête vers moi quand une détonation résonna à nos oreilles. Elle nous stoppa tout net sauf Viktor qui continuait à reprendre son souffle à quatre pattes sur le sol sale.

Le patron nous tenait en joue de son fusil. Son module métamorphe avait cessé de fonctionner et on le découvrait sous sa véritable apparence, dur à croire que cet amalgame de chaire et d’implants cybernétiques avait pu être un jour humain :

— Cassez-vous les humains et surtout ne revenez plus jamais mettre les pieds ici, qui que vous soyez… il avait prononcé ces derniers mots très lentement pour qu’on le comprenne bien malgré sa voix devenue très métallique.

J’ai ramassé nos affaires et nous nous sommes dirigés vers l’escalier de sortie. On marcha quelques mètres. Je suis entré dans ma voiture, Viktor s’est assis à côté de moi. J’ai démarré et  commencé à rouler sans but précis. Je me laissais aller au gré des routes praticables, des intersections.

— T’es con, ça aurait pu mal tourner lui dis-je.

Il balaya ma remarque d’un geste de la main et me répondit sur le ton de la conversation :

— Tu devrais prendre un aéroflight quand tu descends à Ladèche et laisser ta voiture à Salem, me dit Viktor. Plus personne n’entretien ces routes depuis longtemps.

— J’aime rouler, ça m’aide à réfléchir et si les routes ne sont pas entretenues c’est juste parce que certains font les mauvais choix en termes d’investissement.

— Pour investir il faut de l’argent et l’argent est à Salem, pas à Ladèche…

— Les révolutions n’ont jamais empêchées les inégalités, elles font juste tourner la roue de ceux qui en profitent.

Il ne releva pas et j’en profitais pour réfléchir à ce que mon frère venait de me révéler.

A Suivre


Testament (Partie 2)

Je notais consciencieusement, ce que Viktor me racontait, m’efforçant de faire abstraction du néon en fin de vie qui grésillait au dessus de ma tête.

— De ce que j’ai pu lire sur toi en préparant nos rencontres, tu n’avais jamais évoqué ce moment auparavant.

— On ne m’a surtout jamais posé la question, en tout cas jamais aussi directement que tu l’as fait. Et surtout je ne vois ce qu’il y a d’intéressant là-dedans mais bon, c’est toi qui gère.

— C’était avant ou après ton agression ? lui demandais-je.

— Un peu moins de deux ans avant. Après, j’ai cherché à la revoir sans succès. Et puis le quotidien à repris le pas sur ma libido. A l’époque j’étais un petit branleur, je voulais être indépendant, l’autorité m’était insupportable. Quand j’ai quitté Salem, je rêvais de liberté. J’ai débarqué dans la cage aux fauves sans connaitre personne armé de mes seuls rêves à la con. J’ai eu la chance de tomber sur le vieux Jack La Casse qui m’apprit les premières ficelles pour s’en sortir. Au Stadium, pour survivre quand tu pars de rien, il y a les paris illicites, les filles, la drogue et le trafic implants. J’imagine que c’est encore le cas aujourd’hui. Je m’étais spécialisé dans les paris car c’était le créneau de Jack. Ça aurait très bien pu être autre chose. Cela ne m’empêchait pas d’aider ceux qui étaient encore plus dans le besoin que moi. Sans solidarité ici tu meurs alors on se sert les coudes au mieux. On a gardé de moi l’image du garçon qui servait la soupe aux démunis, je n’ai jamais démenti, ça fait parti de mon histoire et ça m’arrange. Mais il existe aussi une autre vérité et celle-ci est bien moins glorieuse car c’est à cette époque que j’ai rencontré Christo…

J’ouvrai des yeux ronds et le coupai brusquement :

— Christo ? LE Christo ?

— Lui-même ! Mais laisse-moi finir. La première fois que je l’ai vu c’est moi qui suis allé le chercher. Il avait réussi à truquer tout seul une course de Motor Ball en soudoyant un mécano véreux. Ce sport en était encore à ses balbutiements, rien à voir avec aujourd’hui, mais l’engouement du public était réel. J’avais senti le bon filon et engagé de lourds paris sur cette course. A cause du coup de Christo j’avais tout perdu et je devais du fric. Lui célébrait sa petite victoire dans un bar à fille du Stadium, j’ai déboulé comme une furie, je l’ai empoigné et menacé de le balancer aux parieurs avec les preuves que j’avais accumulées contre lui. C’était du bluff mais ça a fonctionné, j’ai pu récupérer un peu de l’argent que je devais.

Viktor sorti une cigarette qu’il glissa au coin des lèvres. J’attendis patiemment qu’il l’allume, tire longuement dessus et reprenne le cours de son récit.

— Christo était un jeune mec ambitieux qui voulait conquérir le monde. On avait presque le même âge et la même soif de conquête. Lui était d’ici, il avait l’expérience et les contacts mais il manquait de prudence. J’avais pour moi l’intelligence et la discrétion. Pour la course de la semaine suivante je me suis rapproché de lui. Je lui ai proposé de remonter le même genre de combine mais cette fois tous les deux. J’avais amélioré sa magouille avec quelques idées personnelles, il a adoré, ce fut notre premier coup en commun. Rapidement, on a commencé à se faire une petite réputation dans le milieu des paris de Motor Ball. On s’était placé avant les autres parieurs sur la discipline et ça commençait à payer. En revanche, les plus anciens ne voyaient pas d’un très bon œil de s’être fait damer le pion par deux jeunes coqs. C’est comme ça que le cartel du quartier nord nous a mis la main dessus. Christo et moi on avait du potentiel, et plutôt que de nous menacer, ils ont cherché à nous acheter. Ils nous ont promis une situation dans le deal de drogue que n’aurions peut-être jamais avec le Motor Ball. Christo a accepté. Personnellement je tenais trop à ma liberté, je ne me voyais pas rendre des comptes, j’ai refusé de bosser pour eux. Ça m’a valu quelques semaines un peu difficiles à jouer à cache-cache avec les gars du cartel jusqu’à ce qu’ils se lassent. Mais ce laps de temps avait suffi à me faire perdre la place privilégiée que j’occupais dans le petit monde des paris illicites du Motor Ball. Je repartais une nouvelle fois de zéro. A partir de là on a commencé à moins se voir avec Christo puis plus du tout. On n’avait plus de raison de bosser ensemble.

Il tira quelques bouffées sur sa cigarette et souffla un épais nuage de fumée qui vient s’agglomérer au brouillard ambiant. Il réfléchit et finit par ajouter :

— Il faut bien comprendre qu’ici, à Ladèche, trafiquer c’est le quotidien, dealer c’est le business. C’est la même différence qu’entre l’artisan et l’usine. Tout le monde à Ladèche trafique, c’est la seule manière de survivre. Christo avait mis le doigt dans l’engrenage d’un système quasi industriel, j’avais choisi de rester dans le travail de proximité.

— Et la réaline dans tout ça ?

— J’y viens ! Les deux premières années je vivais dans un coin qui n’était pas des mieux fréquenté, mais il est carrément devenu dangereux avec l’arrivée de la réaline. Une drogue presque gratuite, facile à produire car il s’agit d’une simple mutation de l’eau, aux effets dévastateurs sur l’esprit humain, et sans risque d’overdose, que demander de plus ? Ça aurait dû inquiéter les autorités de Salem mais comme cette nouvelle came était en train de dévaster les cartels de la drogue implantés à Ladèche, ils ont laissé pourrir. Sans compter que Le Chimiste était aussi un citoyen originaire de la ville volante. On peut aujourd’hui légitimement se demander quel a été le rôle des dirigeants de l’époque dans la création et la diffusion de cette drogue. Mais tout ça, on l’a découvert bien après. A Ladèche, on ne se posait pas de question sur qui ou quoi. Plus personne ne voulait se défoncer avec les drogues traditionnelles. Les narcos se retrouvaient sur la mauvaise pente, incapables de consolider leur business.

— Mais pour toi qu’est ce que ça a changé concrètement ?

— Objectivement au départ on n’a pas non plus bien évalué tout ce que ça impliquait. Ce qu’on voyait c’est que les narcos, qui régnaient en maître depuis des années sur Ladèche, allaient voir leur pouvoir se réduire et, en tant que parieurs, ça nous faisait plutôt plaisir. Mais rien n’est plus dangereux qu’un animal agonisant. Les narcos n’étaient pas prêts à lâcher le morceau comme ça. Pour conserver leur part du gâteau ils se sont lancés dans une guerre de territoires. Chacun des cartels essaya d’agrandir sa zone de chalandise au détriment des autres. Plus que jamais Salem nous a laissé nous débrouiller seuls. Le contrôle des quartiers est devenu un enjeu crucial, les règlements de compte devenaient monnaie courante et les populations étaient enrôlées de force pour participer au jeu de massacre.

— Tu as dû t’y plier aussi, j’imagine ?

— Pas vraiment, devant l’urgence de la situation avec mes amis du dispensaire on se battait pour une toute autre cause. Grâce à mon passeport de citoyen de Salem et quelques contacts biens placés nous avons obtenu une aide d’urgence régulière à destination des habitants de Ladèche. On jouait sur la conscience des gens de Salem. Grâce aux vivres qu’ils nous envoyaient ils se payaient quelques heures de sommeil libérées de leur culpabilité de nous laisser nous entretuer quelques dizaines de mètres sous leurs pieds…

 

A Suivre…

Testament (Partie 1)

Je m’appelle Nicolaï et si vous lisez ces lignes c’est parce qu’un jour je suis mort…

Le bar était situé dans une ruelle sombre de Ladèche. Il avait été construit sous terre, sans fenêtre, comme tous les bâtiments qui avaient résistés au cataclysme. Ce devait être une ancienne cave, vestige de notre glorieuse civilisation à laquelle on avait simplement ajouté un escalier donnant directement sur l’extérieur. C’était bondé, il y faisait sombre et l’air était suffocant, gorgé de l’odeur du mauvais tabac que les habitants du coin fumaient faute d’autre chose. Le patron essuyait des verres sales derrière son comptoir, la main jamais loin du fusil qu’il devait planquer sous le zinc. A sa tête il ne devait pas être humain, sa peau était trop lisse et ses deux yeux ne regardaient jamais dans la même direction en même temps. Il avait néanmoins l’apparence d’un homme d’une cinquantaine d’années, le crane dégarni agrémenté de quelques cheveux longs et sales, façon lavés à l’huile de vidange.

Quand, Viktor arriva dans le bar, les clients ne se retournèrent même pas. Je crois qu’ils ne s’attendaient tellement pas à le croiser là qu’ils firent abstraction de sa présence comme de la mienne. Toujours agile, il se déplaçait avec la discrétion d’une ombre entre les chaises, caché de ses seules lunettes noires. Il n’était pas coiffé et avait encore la marque de son oreiller tatoué sur la joue, loin de l’image qu’il véhiculait habituellement. Mais même ce côté négligé était travaillé, sa barbe de trois jours étaient trop régulière pour être une réelle. Il s’assit face à moi, me fit un signe de tête sans un bonjour. Je le considérais comme un connard prétentieux, chaque jour, j’en avais un peu plus la preuve.

— T’es vraiment qu’un pauvre trou du’c ! lui dis je sans détour.

— Et toi un sale con, me répond-il avec un doigt d’honneur. Mais tu le sais déjà et je ne vois pas en quoi te le dire te fera changer, alors garde tes commentaires pour toi et sors ton carnet.

Je m’exécutai en ronchonnant. Il avait choisi ce bar puant, loin de tout, juste pour m’emmerder et en guise de cerise sur ce gâteau avarié il était arrivé en retard. Enfin, quand je parle de retard c’était surtout beaucoup plus que son habituelle heure de jet lag. Mais il était là, comme à chaque fois, et j’étais aussi venu, alors autant faire le boulot.

— Bon ! On s’était arrêté à ton histoire avec Élodie, mais parle moi plutôt de la première fois où vous vous êtes rencontrés.

—C’était sur un boulevard de Ladèche. A l’époque je trainais pas mal autour du Stadium. Je faisais des petits boulots pas toujours très glorieux pour des bookmakers peu scrupuleux mais ça me permettait de survivre. Élodie se tenait de l’autre côté de la rue, fumait une clope dans un abri qui n’avait pas vu passer de bus depuis une éternité. Autour d’elle un rideau de flotte s’abattait sur la ville. L’orage menaçait depuis des jours, la chaleur était étouffante et la pluie venait comme une bénédiction laver le bitume chaud.

— Ca va ? T’en fais un peu trop dans la figure de style ? l’interrompis-je. T’avais quel âge ?

Il reprit sans relever ma remarque, enterrant pour cette fois la hache de guerre en me laissant le dernier mot.

— Je devais avoir quinze ans, peut-être déjà seize. J’avais déjà quitté Salem depuis quelques temps et j’essayais de vivre ma vie loin du joug parental devenu trop pesant.

Je grimaçais à l’évocation de ses parents mais continuai à noircir mon calepin, avant de lui répondre :

— Donc Élodie devait en avoir environ vingt ?

— Exact ! Je ne peux pas dire que je l’ai trouvée belle. Elle avait les yeux dans le vide, se tenait le dos appuyé sur le fond de l’abri bus, totalement négligée. Ses cheveux étaient plaqués sur son visage et ruisselaient encore de l’averse qu’elle venait de se prendre. Moi j’étais de l’autre côté de la rue, en tee-shirt debout sous la pluie battante la regardant fixement. Je me demandais qui elle pouvait être, je ne l’avais jamais vue dans le quartier. Elle me regarda, me fixa même ; directement dans les yeux. Elle tira sur sa cigarette sans ciller. Je jetais un coup d’œil ailleurs mais quand je reposais mon regard sur elle, elle n’avait pas bougé. Je détestais cette sensation de ne pas savoir quoi faire. Au bout d’un moment qui m’a semblé interminable je me suis décidé à traverser la rue. Je me suis assis à côté d’elle. J’avais l’impression de ne pas exister. J’ai alors essayé d’engager la conversation mais ne trouvant rien à dire je me suis contenté d’un « il pleut vachement ! ». Elle m’a répondu « ta gueule ! ». Alors je suis resté planté là, sans bouger, sans rien dire,  à attendre qu’elle termine sa cigarette. Avec les cendres encore rouges de son mégot, elle s’en ait allumé une autre et a jeté la première sans même l’écraser. Elle s’est levée, j’ai relevé la tête, elle est partie. Je l’ai suivi aussi des yeux aussi longtemps que j’ai pu. Jusqu’à ce qu’elle ne devienne plus qu’une ombre de plus dans la nuit de Ladèche. Je me souviens précisément de chaque geste, chaque détail mieux que tout autre évènement de ma vie. Tout ça ce n’était peut-être qu’une figure de style, comme tu le dis si bien, mais c’était ainsi que je l’ai vécu. Mon histoire, mon expérience, ma vie ; si ça ne te plaît pas je te rappelle que je ne t’oblige à rien.

Il marqua un temps pour s’assurer que j’avais bien assimilé toute la portée de sa remarque vengeresse à mon égard, puis repris :

— C’était notre vraie première rencontre. Je crois qu’elle ne se souvient pas de cet épisode. Pour tout dire, on n’en a jamais reparlé.

à suivre…

Le récit de l’été

Contrairement à ce qu’il parait ce blog n’est pas mort. Je vous prépare en secret depuis quelques semaines une histoire assez longue qui ouvre des perspectives aussi nombreuses qu’intéressantes. Pour ce récit je me suis lancé dans un domaine que je connais mal mais qui m’attire depuis longtemps, la science-fiction. Je vous emmène cette fois sur une terre ravagée sur laquelle une poignée d’homme survivent grâce à une technologie qu’ils ne maîtrisent plus.

Je suis parti de l’idée que si demain nous perdions la majorité de la population, plus personne ne saurait globalement faire fonctionner un générateur nucléaire, construire une voiture, bâtir un building, raffiner du pétrole ou concevoir un système d’irrigation. Et sans même parler de technologie, rien qu’une vitre, un pauvre morceau de verre, combien d’entre vous ont la moindre idée de comment le miroir de leur salle de bain est fabriqué ? Moi encore moins qu’un autre.

Notre force est puisée dans l’union de nos compétences disparates et presque plus personne n’a la maîtrise totale des machines que nous utilisons et que nous construisons. Brisez la chaine des connaissances et nous ferions le plus grand bond en arrière de l’histoire de l’humanité.

Ce sera le point d’entrée de cette histoire en plusieurs épisodes qui commencera, demain.