Deux as en main et pas assez de jetons devant moi. Depuis mon arrivé à Vegas j’avais pris un certain recul vis-à-vis de la réalité de ma situation. En France mes amis de soirée parlaient de don pour décrire ma façon de jouer au poker. Ici, le don c’est la mise minimum pour pouvoir poser ton cul sur une chaise. Un mec qui est encore en course à 2H du mat’ soit il a le don soit il est milliardaire façon émir du golf et a passé sa nuit à perdre.
La croupière est plutôt mignonne, elle ne sourie pas, c’est son métier. On ne touche pas au personnel des casinos, c’est chasse gardée, défense d’entrer. Je lui fais un clin d’œil elle me tire une moue boudeuse, tout à fait appropriée à la situation.
Tout ça avait commencé par une soirée organisée pour un enterrement de vie de garçon au casino du coin. C’était la première fois que je jouais pour de vrai au poker. C’est étonnant à quel point les gens peuvent changer à partir du moment où ils posent les jetons sur la table. Je pense qu’on pourrait sortir une étude sociologique et comportementale des joueurs de poker, pour essayer de cerner le genre humain.
Je regarde autour de moi les autres joueurs sont dans leurs rôles, jouent avec leurs jetons, trifouillent leur lecteur MP3, remontent leurs lunettes. J’aurais aimé miser fort dés le départ, mais avec ce qu’il me reste c’est inutile d’y penser. Le grand blond m’a fait la peau sur le coup d’avant et j’ai à peine de quoi me payer ma chambre d’hôtel avec ce qu’il me reste sur la table.
Moi ça m’a toujours fait ni chaud ni froid, je n’attache pas de valeur au plastique et pas beaucoup plus aux billets de banque. Mon rapport à l’argent est faussé. Je ne le dépense qu’à hauteur de mes besoins et je n’ai pas de gros besoins. Selon les critères communément admis je suis riche et pourtant j’habite toujours un studio d’étudiant car j’ai la flemme de changer. Je n’ai pas de voiture pour éviter d’avoir à faire les démarches, au mieux je loue une caisse au supermarché en bas de chez moi.
Je scrute. Sur lequel de ces candidats à la banqueroute vais-je bien pouvoir me rabattre ? Le gros texan avec son chapeau de cow-boy ? Il essaye d’adopter une expression neutre, c’est raté, il transpire trop, le corps ne ment pas. Il sait qu’il est grillé, il jette ses cartes, se sera sans lui pour cette fois.
Mais je me rends bien compte que je suis une sale exception. Les gens qui jouent le font autant pour leur satisfaction personnelle que pour multiplier les zéros de leur compte en banque. En toute objectivité on est dans le vol organisé. On se pique des amas de jetons qui tournent en vase clos. Il ne faut surtout pas trop se demander à quoi l’on sert, la réponse risque d’être déprimante. On ne fait rien de nos mains. Nous sommes incapables de faire pousser la moindre plante, on ne créer rien, notre savoir faire est nul et nous n’aidons même pas notre prochain. Nous sommes des parasites de la société capitaliste, nous ne servons strictement à rien, ni à personne d’autre qu’à nous même.
Je commande un autre verre, il faut que je me calme sur l’alcool. Ce n’est pas le moment de se laisser aller.
Imaginez un peu un cataclysme mondial où seuls les joueurs d’un casino sortiraient indemnes. Je ne nous laisse pas quatre jours avant de tous crever, incapable de subvenir par nous même à nos propres besoins.
Le gros barbus relance, si je le suis, je dois me foutre à tapis direct, la belle affaire. Le grand blond essaye de sourire, ce n’est finalement pas son truc. Il prend son verre, se rince la gorge au scotch, me fait un signe de tête genre t’y vas ? Je ne vais pas lui répondre, il le sait, je le sais mais ça fait parti du show. Il pose son verre, pose ses jetons relance, le barbus enrage.
Je crois que j’aurais aimé savoir faire quelque chose de mes dix doigts. Je suis un assisté. Je paye les gens pour qu’ils comblent mon inutilité et fassent à ma place ce qu’il m’est impossible de réaliser seul. Quand je pense que certains nous adulent, j’aimerais bien savoir ce qu’ils nous trouvent. Être capable de lire au travers un être humain comme dans un livre. Et tout ça pour savoir ce qui est dessiné sur les deux bouts de carton qu’il tient en main ? C’est foireux !
Le binoclard se couche, il n’avait pas de jeu, je l’ai vu tout de suite à sa tête au moment de la distribution.
Il y a deux jours je regardais la télé et j’ai vu un médecin de soixante dix piges raconter comment il s’était faufilé dans une zone de guerre pour porter secours aux blessés. Avec tout le sport que je ne fais pas, moi, à soixante dix ans je ne suis même pas certain de pouvoir encore conduire une voiture automatique. J’aurais tellement aimé pouvoir être fier de ma vie. Et tout ce que je trouve à faire c’est de poser mon cul et regarder des cartes se retourner, des jetons rouler.
Je suis vraiment une crevure, je pose mon tapis, retourne mes cartes, cette fois le grand blond n’a aucune chance. Je souris, ils blêmissent, je vais bientôt récupérer ma chambre d’hôtel.




